Emmanuelle Bertrand : sérénité et générosité dans les Suites pour violoncelle seul de Bach

La violoncelliste Emmanuelle Bertrand vient d’enregistrer les Six Suites pour violoncelle seul de Bach chez Harmonia Mundi. Une version née de sa rencontre avec un violoncelle baroque italien, où sérénité rime avec générosité.

 

Les Suites de Bach sont l’alpha et l’oméga de tout violoncelliste

Il les connaît par cœur mais y revient toujours, toute sa vie. Les Suites de Bach traînent toujours non loin du pupitre du violoncelliste. Au moment de les enregistrer, elles représentent un véritable défi tant sont nombreuses les interprétations de référence. Pablo Casals, Pierre Fournier (Archiv, 1960) ou Maurice Gendron (Decca, 1964) font partie des incontournables maîtres du passé. Anne Gastinel (Naïve, 2007), Truls Mørk (Warner, 2008), ou Steven Isserlis (Hyperion, 2006) incarnent les générations actuelles. Certains reculent le moment de les graver, d’autres se précipitent au début de leur carrière, comme Christian-Pierre La Marca (Vogue, 2012) – très belle version au demeurant. Enfin quelques-uns remettent plusieurs fois l’ouvrage sur le métier. Ainsi Rostropovitch est-il revenu aux Suites de Bach à la fin de sa carrière (Warner, 1991) après une première intégrale chez Supraphon en 1955. Yo-Yo Ma, quant à lui, a sorti en 2018 sa troisième version chez Sony. La liste s’allongerait encore si on voulait dresser une discographie exhaustive, mais tel n’est pas le but de cet article. Toujours est-il qu’enregistrer les Suites de Bach est un idéal pour tout violoncelliste, un « rêve absolu » comme le dit Emmanuelle Bertrand.

 

Violoncelle moderne ou baroque : que choisir pour jouer Bach ?

La question de l’instrument se pose dès qu’on aborde le répertoire baroque. Ou plutôt ses cordes, et l’archet qui les frotte. Car on peut jouer en « moderne » un violoncelle construit au XVIIIème siècle, avec cordes en métal et archet récent. En revanche avec des cordes en boyau, matériau utilisé à l’époque baroque, c’est non seulement le son qui change mais aussi une partie de la technique du violoncelliste. Et quand on explore la discographie, il faut reconnaître que Bach supporte aussi bien les deux manières. C’est donc essentiellement une affaire de goût. Emmanuelle Bertrand, elle, a choisi « montage » baroque, archet de même et diapason 415 Hz pour son violoncelle du luthier italien Carlo Tononi. C’est d’ailleurs la rencontre fin 2016 avec cet instrument du début du XVIIIème siècle qui l’a décidée à enregistrer les Six suites pour violoncelle seul. « Il était la voix que j’avais toujours attendue », confie-t-elle.

 

Emmanuelle Bertrand donne priorité à la polyphonie, à l’ampleur du son et au phrasé

Dès les premières notes, la plénitude du son frappe l’oreille. Certes l’acoustique de Notre Dame de Bon Secours (Paris 14e arrondissement) offre une résonance naturelle qui se prête bien à l’œuvre. Mais l’ampleur qui se dégage là est surtout le fruit du jeu d’Emmanuelle Bertrand. On l’avait déjà noté dans la Suite pour violoncelle seul de Cassadó (album « Le Violoncelle parle », Harmonia Mundi, 2011). La finesse du phrasé nous guide dans les méandres de l’œuvre, mais sans affectation. L’interprète s’efface devant le chef-d’œuvre pour mieux le mettre en valeur. Une attention constante est portée à la polyphonie, principal défi des Suites de Bach pour un instrument par nature monodique. Si ce parti pris est particulièrement bienvenu dans les préludes, il peut néanmoins frôler l’excès dans certaines pièces. Une optique différente, donc, de Jean-Guihen Queyras, qui a lui aussi enregistré pour Harmonia Mundi sur instrument d’époque en 2007, mais qui se concentrait essentiellement sur la mélodie et une sonorité brillante pour faire ressortir le dynamisme des danses. Deux versions complémentaires. Emmanuelle Bertrand, elle, nous offre la sérénité d’une cathédrale rehaussée d’humanité.

 

Sixtine de Gournay

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