Emission historique avec Alain Decaux

   Olivier Bellamy reçoit Alain Decaux sur Radio Classique

  Un livre par an ! La bibliographie d’Alain Decaux est impressionnante. De l’Aiglon à Louis XVII, aucun des mystères de l’histoire n’a échappé à sa curiosité sans faille. C’est à croire qu’il a passé sa vie, tel Alexandre Dumas, la plume à la main, réservant ses moments de liberté pour apparaître à la télévision (Alain Decaux raconte) ou devant un micro (La Tribune de l’Histoire).

L’homme n’a pas changé : aigu, simple, concis et bienveillant. Son Dictionnaire amoureux d’Alexandre Dumas cache son érudition immense derrière une passion inentamée depuis l’âge de onze ans pour le grand écrivain français. Il donne une furieuse envie de se replonger dans Les Trois Mousquetaires ou Vingt Ans après.

C’est lui qui a « sauvé » le château de Monte-Cristo de l’appétit des promoteurs. C’est aussi lui qui a prononcé un fameux discours lors du transfert des cendres du grand Alexandre au Panthéon. Le journal Le Monde avait titré : un mulâtre au Panthéon. Toujours cette manie des journalistes de tout politiser. Alexandre Dumas fait partie de nous, de notre enfance, de nos rêves. Sa prose alerte coule dans nos veines. Comme lui, on a pleuré à la mort de Portos, on a chevauché à bride abattue les chemins caillouteux, on a eu pour Constance les yeux de D’Artagnan.

Alain Decaux est aussi l’un des grands-oncles de la nation. Il nous a fait aimer l’histoire de France de sa voix posée et chaude, avec son oeil brillant de malice.

Avant l’émission, il marchait à petit pas, toussait, parlait avec hésitation. Dès que le rouge s’est allumé, il est devenu net, précis, concentré. Toujours passionnant. Le même que nous avons tous connu. Cela m’a rappelé le Charles Trénet vieillissant sur la scène du théâtre des Champs-Elysées. Dès qu’il a écarquillé les yeux en entonnant « Y a d’la joie », il avait de nouveau vingt ans.

Voici le texte qu’il m’a envoyé quelques jours avant l’émission. Je ne résiste pas au plaisir de le partager avec vous tant il dénote l’amour du travail bien fait, le professionnalisme et la générosité, qui semblent venir d’un autre temps, de ce très grand monsieur :

  Cher Olivier Bellamy,

  Ainsi que je l’ai promis, je serai présent lors de votre émission en direct du 21 septembre prochain. Jean-Claude Simoën sera à mes côtés et je m’en réjouis.

  Si vous m’avez convié à participer à votre émission, c’est d’évidence parce que je viens de publier un Dictionnaire amoureux d’Alexandre Dumas dont justement Jean-Claude s’est, à titre d’éditeur, beaucoup occupé. J’attends votre question : Dumas aimait-il la musique ? Je n’en trouve aucune trace dans ses Mémoires ni dans les pages qu’il consacre à lui-même. S’il va à l’Opéra, c’est parce que la première représentation réunira tout ce qui compte à Paris. En revanche, une des plus grandes cantatrices du siècle a déchaîné chez lui un amour sans égal : Caroline Ungher que Bethowen a choisie pour créer la Neuvième symphonie et la Missa solemnis cependant que Bellini lui faisait chanter sa Norma dans toute l’Europe. Donizetti a écrit pour elle le Belisario. On doit à Dumas le récit de ce qu’il a intitulé lui-même Six semaines d’amour fou.

  Comme je vous l’ai confié, la musique classique est présente au long de toute ma vie mais je ne me suis jamais attaché aux compositeurs et aux thèmes qu’ils ont choisis. J’écoute, je ressens, voilà tout.

  Mon éditeur m’a conseillé de rassembler à votre intention des souvenirs d’enfance. Aucun ne s’attache à de la musique. Pour une raison fort simple : ni mes parents, ni mes grands-parents ne possédaient d’appareil de radio. Seul mon grand-père paternel s’enchantait de faire grincer dans son oreille une radiophonie à galène. L’opération donnait très peu de résultat. Elle se déroulait dans la cuisine, afin que l’on pût attacher les fils au robinet en cuivre.

  Plusieurs années plus tard, quand apparut un récepteur chez mes parents, on ne m’en a fait écouter que les rares émissions destinées aux enfants et qui n’ont jamais comporté de musique classique. Il m’a fallu attendre d’être atteint de tuberculose et d’être envoyé en sanatorium pour me mettre à écouter une radio totalement différente. Chaque matin, la musique classique s’est mise à dominer. J’ai appris le nom de Mozart, répété sans cesse par le commentateur. Plus tard, conduit par un camarade chez une grand-mère mélomane, j’ai entendu pour la première fois la musique de son compositeur favori. Nous nous enchantions d’une partie de Monopoly quand, curieusement, cette musique est venue jusqu’à moi et m’a frappé. Le Monopoly achevé, j’ai interrogé cette vieille dame, non pas sur l’auteur, mais sur le sens de cette musique. Elle me l’a expliqué fort bien. Elle y a ajouté le nom que je ne demandais pas : Ravel. D’autres fois, il m’est arrivé de lui demander d’écouter d’autres musiques du même. Si aujourd’hui on me demande quel est mon compositeur favori : je réponds Ravel. Si l’on annonce à la radio une œuvre de Ravel, je me jette sur celle-ci et j’éprouve le même bonheur, lequel dépasse largement le Boléro, sans que je néglige celui-ci.

  Je voudrais vous informer des difficultés que j’aurai à répondre à vos questions dès lors qu’elles concerneraient la vie des auteurs classiques.

  De mon enfance nordique – les Decaux sont de Lille – je ne puis exclure Le Petit Quinquin qui retentissait dans les rues en toute occasion. On m’expliquait que c’était une berceuse. D’où ma stupeur à l’entendre interprété par la fanfare d’un régiment qui défilait dans les rues de Lille. J’en ai déduit que Le Petit Quinquin avait des usages nombreux.

  Ma famille a quitté Lille précipitamment à l’approche des Allemands en 1940, j’avais quatorze ans. De ma naissance à ce départ, j’avais eu le privilège d’être conduit une seule fois à l’Opéra. Tout m’avait laissé pantois : les chanteurs, le cadre, les longs applaudissements du public. Certains airs pourtant m’ont surpris et je crois avoir fredonné l’un d’eux pendant quelques jours. Il s’agissait du Faust de Gounod. J’ai retenu le titre à cause des affiches qui s’étalaient sur les murs de ma ville natale.

  De la Bretagne où nous nous étions réfugiés, nous avons dû gagner Paris : il nous était impossible de rejoindre Lille, déclarée par les Allemands « zone interdite ». Au lycée Janson de Sailly, j’ai découvert des amis qui aimaient la musique. Ils n’ont pu me persuader à les accompagner au concert. Mais, à la radio, je m’attachais de plus en plus à la musique classique, sans rien savoir de savant sur ses raisons d’être. Après la guerre, m’engageant très tôt dans l’écriture, j’ai fait la rencontre de Pierre Hiégel, merveilleux popularisateur de la musique classique à la radio et ailleurs. Quand j’ai su qu’il remplissait le Châtelet tous les dimanches matin d’une foule de jeunes et même de très jeunes, j’ai voulu connaître un tel exploit. Avant qu’un orchestre de grande qualité joue le morceau annoncé, Pierre Hiégel s’emparait littéralement de son public. Il ne vulgarisait pas mais tout ce qu’il disait enchantait. Une anecdote soulevait des rires auxquels il s’associait, mais pour revenir aussitôt au compositeur. A la fin, le public acclamait la musique, mais aussi Pierre Hiégel.

  Après les premiers livres, la radio est entrée dans ma vie. En 1951, ce fut avec André Castelot et Colin Simard La Tribune de l’histoire. Prévue pour une année sur le programme parisien de la Radiodiffusion française, elle ne s’est achevée que quarante-cinq ans plus tard. Le problème de l’indicatif sonore nous a donné beaucoup de mal. La preuve : durant trois ou quatre ans, il a changé sans cesse. Nous nous sommes fixés enfin sur le Freischutz de Weber que les auditeurs de plusieurs générations ne nous ont dit que du bien.

  Toujours par la radio, j’ai découvert très tôt Offenbach. J’en suis tombé amoureux jusqu’à acheter des disques de lui et à m’informer sur l’auteur. J’en ai su suffisamment pour avoir l’envie de lui consacrer une biographie. Je vous l’avoue : Offenbach est le musicien que je connais le mieux. Préparer un livre de telle sorte suppose une longue enquête. Lors de la rédaction de mon texte, j’écoutais parallèlement sa musique. Par testament, j’ai demandé que, lors de mes obsèques religieuses, on fasse entendre – ne serait-ce qu’un fragment – une œuvre d’Offenbach. L’amplitude de son génie n’a cessé de me stupéfier. Capable d’une légèreté qui l’a fait adopter d’emblée par les foules aussi bien que par la cour de Napoléon III, il en est venu à cette grande œuvre – la dernière – que l’on peut déclarer classique : Les Contes d’Hoffmann, hélas posthume, dont il ne pourra entendre les grands airs qu’accompagnés au piano.

  Mon éditeur m’informe encore qu’il vous faudrait deux ou trois mélodies d’amour accompagnant quelqu’une des mes rencontres de cet ordre. J’ai beau chercher, je ne trouve pas de réponse. Si vous tenez à illustrer de telles rencontres, pourquoi ne pas les puiser dans Offenbach ?

  Je suis désolé de vous avoir écrit si longuement. Je vous devais la vérité. Sachez aussi que lorsque je conduis ma voiture, je me branche la plupart du temps sur Radio Classique.

  Je vous prie de croire, Cher Olivier Bellamy, au plaisir que l’ignorant que je suis aura à vous rencontrer sur les ondes.

  Alain DECAUX

   Son programme :

   Le Freischütz, ouverture de Carl Maria von Weber (la fin « Allegro ») par Carlos Kleiber

Pour les « madeleines » :

. Le petit Quinquin

. La vie en rose par Edith Piaf

. La mer de Charles Trenet

Programme

LES MOUSQUETAIRES AU COUVENT : « Je suis l’abbé Bridaine »

MARIETTE de Oscar Strauss – scène finale à partir de 4’19 « Voulez-vous être gentille ? » par Yvonne Printemps et Sacha Guitry

LA TRAVIATA de Verdi « Ah fors’è lui che l’anima (Maria Callas)

Faust de Gounod : La Valse

Norma de Bellini : « Mira o Norma » (duo Norma / Adalgisa) Maria Callas

Mélodies

Offenbach : La Périchole « Oh mon cher amant je te jure »

La Création – Dialogue entre Adam, à la fin de l’Oratorio de Haydn