Élisabeth de Feydeau : « Le parfum, c’est ce désir d’être immortel »

Envoûtant, séducteur, le parfum éveille notre imaginaire et notre sensibilité. De Montaigne à Patrick Süskind, de Cléopâtre à Shéhérazade ou Madame de Pompadour, en passant par les grands noms du parfum, Elisabeth de Feydeau nous transporte, avec son Dictionnaire amoureux du parfum, dans un monde enchanteur où chaque parfum raconte une histoire. Propos recueillis par Elodie Fondacci.

Elodie Fondacci : Élisabeth de Feydeau, vous êtes historienne, spécialiste du parfum et vous nous offrez un Dictionnaire amoureux du parfum qui se respire au moins autant qu’il se lit. Le parfum, dont l’histoire remonte à l’Antiquité puisqu’on le trouve, chez les Grecs ou les Egyptiens, associé aux dieux.

Elisabeth de Feydeau : Et même avant, puisque nous avons dès l’âge de bronze les premières traces de rituels qui font intervenir des matières que l’on brûlait pour leurs odeurs, en Mésopotamie ou en Iran, comme le démontrent les premières fouilles archéologiques. Mais il est vrai que les premiers textes écrits remontent à l’Égypte ancienne : c’est là que nous allons avoir des recettes de parfums « sacerdotes », c’est-à-dire destinés aux rituels, pour à la fois offrir aux dieux cette nourriture invisible, destinés à les adoucir dans l’espoir qu’ils apportent aux hommes tout ce qu’ils attendaient, mais aussi pour révéler la présence divine. C’est ce qu’on appelle l’aura, terme qu’on utilise aujourd’hui pour désigner ce pouvoir invisible mais fort qu’on peut avoir vers les autres : le charisme. Et bien jadis, l’aura c’était la bonne odeur des dieux, ce que les Grecs appelleront l’ambroisie : cette nourriture qui caractérise les dieux.
Donc logiquement, les hommes ont eu envie de s’emparer du parfum, qui était réservée aux dieux – et au pharaon, qui était considéré comme un Dieu sur terre – pour s’accorder une part de leur immortalité. C’est toujours ça finalement le parfum, c’est ce désir d’être immortel, d’être dans cette présence dans l’absence, c’est aussi cette façon d’honorer l’autre. D’ailleurs, encenser une personne, c’est bien l’élever aux yeux des autres, ce que l’on faisait déjà avec les dieux : on les encensait en élevant nos prières vers les dieux pour obtenir leurs faveurs immortelles.

E. Fondacci : Au-delà de sa vocation religieuse, le parfum a une vocation médicinale, dès le Moyen âge !

E. de Feydeau : Et déjà chez les Égyptiens, qui étaient les meilleurs médecins au monde. Ils avaient dressé une pharmacopée extrêmement complète en associant à chaque plante ses effets et ses bénéfices pour l’homme, ce qu’on appellera au Moyen-Âge la « théorie des signatures ». Au Moyen-Âge, le parfum en Occident va régresser parce que l’Église a un pouvoir très important. En raison des orgies de l’époque romaine, l’emploi des parfums devient associé pour l’Église à la décadence des mœurs. Dès lors, synonyme de séduction, de pêché, de corruption, la présence du parfum ne sera autorisée par l’Eglise que dans les rituels et pour le soin. Et comme les moines sont les herboristes et les premiers apothicaires, ils cultivent dans leur jardin des simples des plantes destinées à la santé humaine, avec lesquels on fabrique des élixirs, c’est-à-dire les médicaments les plus précieux, qui sont ces premières eaux odorantes occidentales que l’on buvait pour resplendir de l’intérieur.

E. Fondacci : Et le parfum va progressivement redevenir une affaire de séduction…

E. de Feydeau : L’histoire de la séduction est une histoire à la fois ancienne et récente au sens où elle devient « autorisée ». C’est assez récemment finalement que le discours du parfum va s’appuyer sur la séduction.

E. Fondacci : On voit apparaître très tôt, ancêtre des couturiers parfumeurs que nous connaissons bien – et que vous citez aussi dans votre Dictionnaire amoureux – les Guerlain, Christian Dior, Coco Chanel… – la figure du gantier parfumeur.

E. de Feydeau : C’est une figure très ancienne et certainement ce qui caractérise le mieux l’esprit français en parfum. Quand la communauté des parfumeurs s’établit en France au 12ème siècle, c’est un métier secondaire de celui de gantier. Le métier des gants et du cuir était une activité très importante à l’époque parce que les sous-vêtements étaient en cuir et l’on portait des gants pour se protéger des épidémies. Le métier de parfumeur va au fil du temps, notamment à partir du 18ème siècle, prendre l’ascendant sur celui de gantier.
Pourquoi le parfum et le gant ? Tout simplement parce que quand on tannait les cuirs, on utilisait des matières qui sentaient très fort comme les crottes de chien, l’urine de cheval, les excréments humains, etc. C’était une manière orientale de purger les peaux mais avec des odeurs terribles. Les tanneurs et les gantiers avaient donc l’habitude de pratiquer des bains de senteur, des bains d’odeurs très puissantes pour enlever cette odeur mauvaise et la remplacer non pas par une « bonne odeur » mais au moins par une senteur acceptable. Ensuite est arrivée la mode du gant parfumé, au 16ème siècle, avec Catherine de Médicis, et c’est là que le métier de parfumeur va devenir beaucoup plus important. Il s’agissait que le gantier enfleure les gants, c’est-à-dire les parfume à la mode de l’époque, mais surtout selon le goût de son commanditaire. Son aptitude à créer des senteurs agréables va donc se développer d’autant plus que la mode est aux gants parfumés.

E. Fondacci : Ces matières animales que vous évoquez sont étonnamment très présentes dans la parfumerie !

E. de Feydeau : Absolument ! Très longtemps je me suis demandée pourquoi nous avions eu l’idée de les utiliser en parfum. Car il s’agit d’odeurs très fortes, surtout le musc tonkin par exemple ! En fait, ces matières étaient présentes dans la pharmacopée orientale, notamment l’ambre gris (une sécrétion intestinale de cachalot) considéré comme un excellent viagra, ou le musc tonkin, une matière beaucoup plus sexuelle, liée au petit daim musqué, qui était utilisé pour traiter un certain nombre de maladies des nerfs, pour apaiser les migraines notamment. Et comme le parfumeur était apothicaire, il avait l’habitude de manier ces matières. C’est ainsi qu’on s’est rendu compte qu’elles étaient d’excellents fixateurs, tout simplement parce que ce sont des parfums de peaux. C’était une façon de faire adhérer le parfum à la peau des hommes.

E. Fondacci : Le parfumeur serait alors une sorte de magicien, qui dose avec soin les différentes odeurs, florales ou animales, pour trouver une signature propre à chaque femme et à chaque personnalité ?

E. de Feydeau : Effectivement, le parfumeur « sur-mesure » s’adaptait à la demande de la femme ou de l’homme, qui en général était un grand dignitaire. Ce type de parfumerie personnalisée va être actif en France jusqu’à la fin du 18ème siècle. Puis au 19ème siècle, le parfumeur va accomplir sa révolution industrielle et créer des parfums pour tout le monde. Mais, quand le parfumeur créait pour une personne, il voulait évidemment coller au plus près à ses attentes, à sa personnalité, à ce qu’elle voulait révéler d’elle-même ou à ce qu’elle voulait déclencher. L’un des meilleurs exemples de cette période est Madame de Pompadour, qui cherchait à captiver le roi Louis XV avec des senteurs toujours plus nouvelles. N’étant guère friande des plaisirs de la cour, mais soucieuse malgré cela de garder les faveurs du roi Louis XV, pas uniquement par l’esprit mais aussi par les sens, Madame de Pompadour imaginait toutes sortes de senteurs, aussi bien d’ambiance que corporelles, pour attiser les ardeurs du roi. Dans un tout autre genre, Marie-Antoinette va faire naître en France la mode du bouquet floral et va aussi désirer, sur un plan beaucoup plus personnel et psychologique, avoir des parfums qui lui rappellent les moments heureux de sa vie et les lieux qu’elle aime : Schönbrunn, le Petit Trianon… Elle aimait avoir des parfums de la nature près d’elle. C’était une façon de se réconforter et elle va pouvoir bénéficier, jusqu’à la fin, de quelques senteurs qui lui redonnent un peu d’espoir et de bonheur dans sa vie.

E. Fondacci : Le parfum qui parle directement au cœur, sans même passer par l’esprit …

E. de Feydeau : Tout à fait, le sens de l’odorat est directement relié au cerveau le plus archaïque, le système limbique où siègent les émotions. C’est pourquoi un parfum vous parle directement et peut vous rappeler des souvenirs oubliés. C’est le thème de la madeleine de Proust.

E. Fondacci : Merci infiniment Elisabeth de Feydeau pour ce livre délicieux, le Dictionnaire amoureux du parfum, publié aux éditions Plon.

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Elisabeth de Feydeau
Le Dictionnaire amoureux du parfum
Editeur : Plon

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