ELEKTRA : UN TESTAMENT POUR LA VIE

L'"Elektra" de Strauss dans la mise en scène de Patrice Chéreau avait été le choc absolu du Festival d'Aix l'an dernier. Comment reprendre un tel spectacle après la disparition du maître ?

Créée en juillet dernier au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, l’Elektra de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal vue par Patrice Chéreau a été un triomphe et un grand moment d’émotion. Pas seulement en raison de la réussite du spectacle, d’un grand dépouillement, mais aussi parce que l’on savait le metteur en scène condamné par la maladie : il devait mourir trois mois plus tard d’un cancer du poumon. Dès lors, la sortie d’Elektra en DVD – noté " Choc " dans le n° 164 de Classica (lire page 89) – et sa reprise sur différentes scènes lyriques, à commencer par celle, récente, de la Scala de Milan, en mai et juin derniers, prennent une valeur particulière. " Chéreau savait que le spectacle allait continuer de vivre sans lui, mais a voulu aller au bout de son travail, laisser une sorte d’héritage artistique ", explique Stéphane Lissner, le surintendant de la Scala, théâtre coproducteur d’Elektra. Pour les cinq représentations milanaises, l’assistant de Patrice Chéreau, Vincent Huguet, a assuré les répétitions en compagnie de l’équipe artistique originelle. Tous les chanteurs entendus à Aix-en-Provence étaient présents, dont l’indispensable Elektra d’Evelyn Herlitzius, la Clytemnestre de Waltraud Meier, ex-Isolde de Chéreau, ou son ancien Wotan de Bayreuth, Donald McIntyre (en vieux domestique). Seul le rôle d’Oreste a changé. Indisponible, Mikhaïl Petrenko a été remplacé par René Pape. " Sinon, même les figurants sont ceux qui ont travaillé avec Chéreau ", souligne Stéphane Lissner, qui a souhaité que cette première reprise d’Elektra soit la plus fidèle possible aux intentions originales. Pour cela, la présence d’Esa-Pekka Salonen dans la fosse auprès d’un nouvel orchestre (celui de la Scala remplaçait l’Orchestre de Paris, qui officiait en Provence) était une garantie supplémentaire de réussite. " Sans cette attention à la balance entre orchestre et voix qui fut le souci permanent du chef d’orchestre, écrit, dans le livret de présentation du DVD, Bernard Foccroulle, directeur général du Festival d’Aix-en-Provence, la finesse de la mise en scène, la profonde humanité des personnages ne seraient jamais apparues avec une aussi grande clarté. " On ne saurait mieux dire. Les reprises suivantes, au Metropolitan Opera de New York (en avril 2016, avec une autre Elektra, Nina Stemme), à l’Opéra national de Finlande (Helsinki), au Gran Teatre del Liceu (Barcelone) puis au Staatsoper Unter den Linden (Berlin) n’offriront peut-être pas un tel degré d’authenticité. Pour le DVD, Patrice Chéreau avait désiré voir le spectacle capté selon la technique déjà utilisée pour De la maison des morts de Janácek en 2007 : outre les prises de vues de deux représentations au Grand Théâtre de Provence, il avait donc demandé à son réalisateur, Stéphane Metge, de filmer des plans de scène, caméra à l’épaule, puis des plans en travellings latéraux lors des dernières répétitions. Selon ses vœux, c’est donc plus un film qu’une captation. Et peut-être plus qu’une mise en scène : un testament.