ÉCOUTE EN AVEUGLE :  » GASPARD DE LA NUIT  » DE RAVEL

Cette œuvre phare du piano moderne est particulièrement choyée par les artistes d’aujourd’hui. Qui est l’interprète le plus convaincant ? Bilan des versions récentes.

Dans notre dernière écoute en aveugle de Gaspard de la nuit, parue dans Classica n° 76 (octobre 2005), nous récompensions, parmi 80 versions écoutées, celles d’Alexandre Tharaud (HM), de Dominique Merlet (Mandala) et d’Ivo Pogorelich (DG). Que s’est-il passé depuis ? Pour le savoir, nous vous proposons une nouvelle confrontation autour de cette oeuvre phare. Il y a dix ans, nous distinguions trois types d’approches, les « classiques », avec Vlado Perlemuter comme modèle, les « romantiques », à la Samson François, et les « modernes » type Michelangeli. Parmi la trentaine de nouvelles versions dues à de jeunes pianistes, nous retrouvons, plus ou moins affirmées, ces différentes approches. Les mêmes réserves se concentrent sur la famille « classique ». En effet, faut-il vraiment jouer Gaspard comme le Ravel néoclassique ? Cette optique peut laisser de côté de l’aspect démoniaque de l’oeuvre.
C’est notamment le cas de François Dumont, lauréat du concours de Varsovie en 2010, distingué pour ses enregistrements consacrés à Chopin et auteur d’une belle intégrale Ravel chez Piano Classics. Dans son jeu, l’équilibre entre la fluidité et la précision se fait avec naturel. Mais ces qualités ont aussi un revers : une certaine froideur, résultat d’une conception volontairement très objective. On peut en dire autant de la version de Romain Descharmes (Audite), notée *** dans notre n° 119. Jacques Bonnaure déplorait alors un certain "manque de mordant". Tout aussi mesuré dans son approche, Vincent Larderet a divisé la critique. Certains, en France et à l’étranger, ont vu dans ses Gaspard très creusés, "conjuguant rigueur architecturale et génie du timbre, objectivité et inventivité, stylisation et lyrisme " (Éric Dahan), l’héritage direct de Perlemuter ; d’autres, comme Stéphane Friédérich dans notre n° 164, sont restés sur leur faim. Qu’en sera-t-il lors de l’écoute en aveugle ? Pour le savoir, nous gardons cette version parmi les « huit ». Autre approche classique à retenir, celle de Beatrice Rana. Avant d’être signée par Warner, la jeune Italienne s’était vu proposer par Harmonia Mundi un premier récital récompensant sa médaille d’argent au concours Van Cliburn. Tour à tour aérienne et précise, cinglante et caressante, son interprétation sans défaut avait été récompensée d’un «Choc » dans notre n° 158. Nous la sélectionnons.
Autre pianiste bien notée pour son programme Ravel, Vanessa Wagner (Aparté, 2013). Sa finesse et sa musicalité l’imposent pour la confrontation finale où ses climats rêveurs devraient se distinguer et imposer une personnalité à part. Nous éliminons, sur le même label, l’étude un peu poussive signée Louis Schwizgebel,de même que d’autres versions dues à Anna Vinnitskaya (Naïve), qui ne réussit qu’Ondine, Mihaela Ursu -leasa (Berlin) ou Inon Barnatan (Avie), carré ment hors sujet.
L’APPROCHE LITTÉRAIRE
Certains pianistes ont proposé des visions plus libres, mais sont-elles pour autant convaincantes? Orchestrale, violente, la vision proposée par Natacha Kudritskaya dans son récital « Nocturnes » (DG, 2015), hors normes, manque de cohérence et de fluidité. Avec Sergio Tiempo (EMI, 2006, collection « Martha Argerich présente »), on retrouve les jaillissements fantasques de la lionne argentine. C’est très impressionnant. Nous retenons la vision romantique de Tiempo, tout comme celle, "saisissante et virtuose" (Gérard Mannoni dans notre n° 142), de Benjamin Grosvenor dans son premier récital Decca. On ne manquera pas non plus de sélectionner pour l’écoute en aveugle l’approche littéraire du phénoménal Lucas Debargue (Sony, un autre «Choc », 2016), le plus narratif de tous sans doute. Plaira-t-il à tous les auditeurs ? À l’opposé de Debargue, voici Jean-Frédéric Neuburger. La "superbe mécanique digitale" (voir Classica n° 158) qu’il met en oeuvre ne ressemble à aucune autre. Ce Ravel antiromantique au possible, vif et violent, pourrait créer la surprise lors la confrontation en aveugle. D’autres approches « modernistes » nous ont semblé moins convaincantes. Notamment celle de Freddy Kempf, tirée d’un récital Moussorgski-Balakirev-Ravel (Bis, 2008), analytique et froid, à l’instar de l’interprétation de Nikolaï Tokarev chez Sony.
Reste donc le nouveau maître du piano français, Bertrand Chamayou (Warner, 2016), un favori évident de cette écoute, avec des Gaspard de la nuit tirés de son intégrale Ravel (voir Classica de février dernier) d’une perfection tout aristocratique.

LES HUIT VERSIONS

Aucune version ne déçoit vraiment les auditeurs. Celle de Vanessa Wagner, cependant, les divise plus que les autres. BD apprécie « la musicalité, la finesse, l’élégance » de cette approche « très personnelle, riche d’idées » dans Ondine. SF est également positif. Il aime la « construction », le son « compact », la « séduction » de la pianiste. MF ne partage pas l’avis de BD et SF. Pour lui, l’interprétation est « trop patchwork, pas assez homogène, discontinue ». Il n’apprécie pas le rubato, qu’il juge trop présent et souvent « maniéré ». Bref, pour un auditeur sur trois, c’est une légère déconvenue. Autre disque controversé, celui Vincent Larderet. Inversion des rôles pour l’occasion : MF adore, SF et BD sont plus réservés. Commençons par MF, qui se dit « comblé » par cette « sonorité riche, constamment soutenue ». Il apprécie également la « clarté » et la « plénitude » de ce Gaspard. SF et BD sont également portés par le début d’Ondine, « lyrique, très articulé ». Mais la suite de l’écoute s’avère décevante.
SF déplore un « manque de mystère » rédhibitoire. Selon lui, cette version « prosaïque » s’effondre dans Le Gibet. Du « très beau piano », certes, mais que de platitude ! BD regrette également « l’absence de climat » de cette interprétation, sans doute plus proche de l’étude que de la narration poétique.
Arrivée en sixième position, Beatrice Rana séduit l’auditoire. Plus ou moins, c’est selon. SF est le plus constant dans l’admi ration. D’Ondine, il retient la « féminité », la « séduction immédiate », le « climat très legato » ; du Gibet, le mélange unique de « douceur et de douleur » ; et enfin, dans Scarbo, il souligne « la souplesse lisztienne de feu follet ». MF, qui a noté les « très beaux effets poétiques un peu flous » du I et la qualité de chant du II, est plus circonspect à l’écoute du III, qu’il juge « fragmenté, maniéré, un peu gesticulé ». BD apprécie tout au long de l’écoute les couleurs de cette version enregistrée en concert. C’est constamment convaincant mais, au fil de l’écoute, « un peu lisse » et « manquant de drame », notamment dans Scarbo.
SF défend avec passion Benjamin Grosvenor qui tente et réussit « une véritable mise en scène » de Gaspard de la nuit, le jeune pianiste anglais rendant compte avec panache du côté « fulgurant » de l’oeuvre. Voici Ondine, « profond, ambigu », Le Gibet et son climat de « religiosité », Scarbo « sombre et dramatique ». SF souligne en outre que Grosvenor possède les moyens pianistiques pour transmettre sa vision à l’auditeur. BD et MF acquiescent mais sont légèrement moins enthousiastes.
MF estime Ondine « un peu trop technique », justement ; BD, « trop esthète ». Quant à Scarbo, il serait « essentiellement ludique » pour BD. MF y perçoit « de belles intuitions » mais, selon lui, le pianiste « ne va pas au bout de ses idées ». C’est toutefois très impressionnant.

FEU FOLLET

« Impressionnant », c’est aussi l’adjectif qui vient à l’esprit des auditeurs pour qualifier le disque de Sergio Tiempo. Ondine et surtout Scarbo les emportent très loin. SF compare d’ailleurs l’Ondine du pianiste argentin à… Scarbo, avec ses effets de feu follet, son côté fantasque, libre, habité. BD et MF sont tout aussi admiratifs que SF, qui continue de défendre Tiempo tout au long de l’écoute. BD apprécie le III et « ses effets qui donnent le vertige ». Cependant, à l’instar de MF, il rejette Le Gibet, trop vif, prenant trop de liberté avec le texte et l’esprit dela musique. Une version très personnelle.
À l’opposé des fulgurances de Tiempo, voici Jean-Frédéric Neuburger. Pour BD, il offre dans Ondine un Ravel « objectif, digne et précis », proche de l’esthétique néoclassique de la Sonatine, dont la partition nous apparaît comme décomposée. MF souligne « une alliance fascinante des contraires » : c’est à la fois « très construit et fantasque, souple et rigide, rond et acide, en mouvement et statique ».
Tout au long de l’écoute, MF va adorer cette approche qui souligne comme peu « les plans sonores et les perspectives formelles ». SF et BD notent « la performance exceptionnelle » mais regrettent la« sonorité dure,volontairement sans séduction »de Neuburger. Scarbo finit de diviser les auditeurs. BD aime son côté « diabolique, impitoyable », MF ses « hallucinations », mais SF trouve l’approche « trop analytique et percussive ».

QUELLE TECHNIQUE !
Bertrand Chamayou signe certainement la version la plus impressionnante de la confrontation d’un point de vue digital. Quelle technique ! Quelle sonorité ! Et quelle beauté de prise de son ! C’est un régal constant pour les trois auditeurs.
Dès Ondine, BD constate « une maîtrise surnaturelle » que l’on va retrouver au fil de l’écoute. MF trouve ce premier volet deGaspard « idéal », à la fois « rêvé et analytique », mettant particulièrement en avant l’harmonie ravélienne. SF, lui, est simplement « sidéré ». Dans Le Gibet, MF souligne une approche « debus syste ». Enfin, Scarbo poursuit sur la lancée.
Cette approche reste en tous points « fabuleuse » selon MF, car Chamayou sait « faire chanter ses doigts d’acier ». SF aimerait plus de drame et moins de luxe sonore. Quoi qu’il en soit, voilà une version « de référence ». Lucas Debargue rallie tous les suffrages et arrive en tête de cette confrontation. BD remarque dès le début une forme inouïe de« sincérité », de« sensibilité », un « chant très touchant ». SF, lui, admire dans Ondine « l’étagement des plans sonores » ainsi que « la beauté pure du piano », tandis que MF qualifie d’« olympienne » cette version intense et réfléchie. Le Gibet nous est ensuite apparu comme le plus climatique, riche de menaces. Enfin, Scarbo, particulièrement « éloquent » (BD), commence par « capter le silence » (MF) avant de raconter une histoire mystérieuse… Admirable. Et dire que c’est une captation de concert !