Dora Maar : la muse sort de l’ombre

On croit la connaître parce qu’on a cent fois vu son visage peint. Oui Dora Maar a été l’amante de Picasso, sa muse et son modèle mais n’a-t-elle été que cela ?

Dora Maar, l’amante de Pablo Picasso, mais surtout une artiste à part entière

A l’évidence, elle a été bien davantage. Et c’est tout l’attrait de la rétrospective que propose le Centre Pompidou tout l’été. Nous faire découvrir l’artiste qu’elle fut, à part entière, au-delà de cette liaison qui l’a à la fois mise en lumière pour l’éternité et reléguée pour toujours dans l’ombre gigantesque de Pablo Picasso.

Dora Maar, née Mademoiselle Théodora Henriette Markovitch, était une jeune femme belle et chic qui n’avait pas froid aux yeux. Après avoir fait l’Union centrale des arts décoratifs de Paris, elle s’impose dès les années 30 comme photographe professionnelle – de mode d’abord, de charme parfois – , ouvrant un studio à Neuilly-sur-Seine avec le décorateur de cinéma Pierre Kéfer, puis volant de ses propres ailes, lasse sans doute de co-signer des photos dont elle était la plupart du temps la seule auteur.

Dora Maar, une photographe engagée qui témoigne de la misère de la Crise de 29

En marge de ses travaux de commande pour Jean Patou, Jeanne Lanvin ou des marques de crème solaire, Dora Maar développe un art plus personnel : comme tous les artistes de cette génération, elle a le cœur qui bat à l’extrême gauche. Quand elle descend dans la rue avec son appareil, c’est pour braquer son objectif sur ceux que la Crise de 29 a frappés de plein fouet : les miséreux de Barcelone ou de la Zone autour de Paris.

Dora Maar, artiste surréaliste qui capture l’étrange et le fantastique

Dora Maar a aussi le goût du bizarre, de l’étrangeté qui surgit au hasard. Au gré de ses déambulations, elle capture le reflet fantastique de mannequins en vitrine, ou le profil d’un homme qui, la tête dans une bouche d’égout, ressemble à une créature sans tête. Partageant leur vision politique et leur sensibilité esthétique, c’est tout naturellement qu’elle croise la route des Surréalistes : elle exposera 9 fois avec eux, tout spécialement ses captivants photomontages, seule femme à faire partie du groupe d’André Breton.

Dora Maar, une artiste accomplie et une femme à la beauté fascinante qui séduit Pablo Picasso

Quand Picasso la remarque, attablée à la terrasse des Deux-Magots, c’est donc une artiste accomplie qui jouit d’une reconnaissance incontestable, et c’est sans doute ce qui séduit le peintre – au-delà de sa beauté fascinante. Très vite, ils travaillent côte à côte. Elle le photographie, il la peint. Elle se met à la peinture elle-aussi, un rêve de jeunesse qu’elle accomplit et a l’illusion d’être son égal. Mais c’est présumer de ses forces. Quand Picasso la délaisse pour une autre, Françoise Gilot en 1943, il la brise. Elle devient, après la rupture, cette Femme qui pleure qu’a retenue l’histoire de la peinture.

Dora Maar, la Femme qui pleure qui ne renonce ni à son art ni à sa créativité

Le parti pris militant des deux commissaires de l’exposition, Karolina Ziebinska-Lewandowska, et Damarice Amao, est de montrer que malgré ses larmes, Dora n’a pourtant pas renoncé à créer. En témoigne ces petits paysages abstraits sur les cimaises. Ou ces négatifs grattés, qui datent des années 80 et que l’on découvre avec étonnement. Dora Maar est devenue dépressive, oui. Aigrie, recluse, bigote, d’accord. Elle n’en est pas moins restée peintre.

Élodie Fondacci