« Don Juan », poème symphonique op. 20 de Richard Strauss

Restituer cette œuvre luxuriante sans tomber dans l’excès : un défi de taille à relever.

Le compositeur fut un prodigieux chef d’orchestre. En témoigne la gravure qu’il réalisa en 1929 avec l’Orchestre de l’Opéra de Berlin. Parmi les musiciens qu’il côtoya, Clemens Krauss, avec Vienne en 1950, offre une lecture élégante, tout comme l’inattendu André Cluytens avec Vienne (1958). Fritz Busch et le Philharmonique de Londres (1936) et Eduard van Beinum avec le Concertgebouw (1955) accroissent les tensions dramatiques de l’œuvre. Entre 1942 et 1954, une dizaine de versions ont été signées par Wilhelm Furtwängler. Autant de narrations passionnantes, mais dans des prises de son difficiles. On sera plus réservé à l’égard de quatre autres chefs : Willem Mengelberg avec le Concertgebouw, (1938), Arturo Toscanini et l’Orchestre de la NBC (1939), Bruno Walter (entre 1926 et 1955) et surtout Karl Böhm (entre 1939 et 1976) déçoivent. Nous ne retiendrons pas de lectures historiques pour notre écoute.
Bien des chefs ont cédé à la tentation de montrer leur virtuosité en oubliant la valeur de l’œuvre. Certains ont même sombré dans la brutalité et/ou la vulgarité. Claudio Abbado est aussi décevant avec le LSO (DG, 1983) qu’à Berlin (Sony, 1992). Il en va de même avec Leonard Bernstein et New York (Sony, 1963), George Szell avec Cleveland (Sony, 1957). D’autres font preuve d’une lourdeur extrême tels Klemperer (EMI, 1961), Lorin Maazel (Decca, 1964 ; RCA, 1995 ; DG, 2005), Kurt Masur (Teldec, 1998), Riccardo Muti (Philips, 1989).
Chefs à court d’idées, prises de son ratées… Les surprises ne manquent pas : Ashkenazy/Cleveland (Decca, 1989), Dorati/ Detroit (Decca, 19810), Haitink/ Concertgebouw (Philips, 1981), Neeme Järvi (Chandos, 1987), Tilson-Thomas/LSO (Sony, 1990), Neville Marriner (Capriccio, 1990), Ormandy/RSO de Bavière (EMI, 1959), plus intéressant que sa lecture avec Philadelphie (Sony, 1957). Klaus Tennstedt avec le LPO (EMI, 1989) confond Strauss avec Bruckner : un vrai contresens !
Les virtuoses
Herbert Blomstedt avec San Francisco (Decca, 1988), dont la lecture est plus aboutie qu’avec Dresde (Denon, 1987), mais aussi Vladimir Ashkenazy, cette fois-ci avec la Philharmonie tchèque (Ondine, 1997), offrent des réussi­tes techniques parfaites. Parfaites, mais hélas peu personnalisées. Georg Solti et Chicago (Decca, 1972), d’une nervosité fascinante tout comme Eugen Jochum avec Bamberg (RCA, 1984), rutilant et sauvage, sont d’une efficacité impressionnante. Tiendront-ils leurs promesses lors de l’écoute ?Ils sont assurément plus marquants que David Zinman et la Tonhalle de Zurich, virtuoses mais creux (Arte Nova, 2002). Décevant, lui aussi, Mariss Jansons, qui dirige un Concertgebouw d’une plastique superbe mais trop peu engagé (RCO Live, 2008). Le véritable " dresseur d’orchestre " demeure dans cette catégorie Fritz Reiner, qui pousse les pupitres de Chicago à l’incandescence (RCA, 1959). Comment nous en priver ?
Les narratifs
Plus de quarante ans après sa sortie, la version de Rudolf Kempe (dans son intégrale EMI, 1970) frappe par la mise en valeur des états d’âme de Don Juan. Tentons le pari de la garder pour l’étape suivante. Des trois gravures de Sergiu Celibidache, nous préférons celle avec Stuttgart (DG, 1976). Hélas, la prise de son est médiocre. Giuseppe Sinopoli est curieusement trop imprécis à la tête de la Staatskapelle de Dresde. Dommage car le galbe est superbe (DG, 1991). Il est aussi inventif qu’Antal Dorati, dont la projection sonore des pupitres de Minneapolis (Mercury, 1958) est réjouissante. Cette conception décapante tiendra-t-elle la route ? Suspense…
La densité du Concertgebouw dirigé par Semyon Bychkov (Phi­lips, 1988) est impressionnante. Un disque peu connu qui devrait faire des étincelles en aveugle. Vladimir Ashkenazy, cette fois avec la Philharmonie tchèque, se révèle très narratif, avec des pupitres luxuriants (Ondine, 1997). Mais, que dire des cordes de Berlin et de la direction de Karajan ? Des six versions du chef autrichien, retenons la dernière pour l’écoute (DG, 1983) et ajoutons-y celle, très typée, de Vienne (Decca, 1960).
Les huit versions
Fritz Reiner… L’écoute du Symphonique de Chicago est à peine achevée que surgit le premier désaccord. Pour les uns, la version est d’un luxe superbe, mais pour les autres, elle incarne le mauvais goût. Des positions irréconciliables ! Pour FM, " cet orchestre laid et lourd multiplie les effets. Il n’y a aucune conception de l’œuvre ". PV renchérit : " C’est superficiel ! Comment peut-on rester à ce point dans le son, le clinquant ? Quel ennui ! " Reiner ne laisse pas indifférent. BD et SF, de leur côté, sont plus sensibles à son approche. " Cer­tes, sa conception est virile, démonstrative, mais elle est incroyablement efficace et surtout hyper-expressive ", affirme le premier, qui ajoute : " Voilà une ouverture d’opéra. Après tout, Richard Strauss était avant tout un compositeur lyrique ! " Pour SF, " l’âge de la prise de son accentue une certaine coloration artificielle des pupitres, comme les cuivres. Pour autant, le chef garde un contrôle total de ce qui se passe ". Bref, la virtuosité avant tout, au risque de favoriser les excès.
Treize ans plus tard, Georg Solti se retrouve à la tête du même orchestre. La pâte du chef (et la prise de son Decca) influencent notre jugement assez tiède. La principale critique vient d’une impression de relâchement progressif de la direction. Comme si toute l’énergie était livrée dans les premières minutes. " La mécanique est impressionnante, la fusion des timbres est remarquable, mais on reste sur notre faim " (SF). BD avoue avoir décroché car " le chef ne va pas au bout de ses idées ". Une tension qui " s’effiloche " (PV) et un jeu pas très subtil des ingénieurs du son pour souligner tel ou tel pupitre (FM). Une conception luxueuse, mais qui, dommage, est un peu trop passe-partout.
Jochum à part
Antal Dorati provoque un second désaccord. Pour PV, " l’orchestre est hallucinant de tenue et de discipline. Comment peut-on surpasser une telle homogénéité de jeu, sans vulgarité, même si le style paraît un peu daté ? " De la tension, un grain d’orchestre étonnant… ce qui agace FM : " C’est vraiment Hollywood ! La B.O. de Richard Cœur de Lion ! Les violons sont vulgaires, les trompettes pas toujours justes. On sent l’orchestre "multicarte" sans vraie personnalité… " À l’évidence, le chef possède le sens de la mise en scène avec des moyens orchestraux supérieurs. Pour BD, " c’est un son typique des années 1960, une musique de film sans les images, ce qui n’a rien de péjoratif dans ce type d’œuvre ". Une lecture particulièrement narrative, vieillie peut-être, mais qui reste d’une énergie sans faille.
Après Antal Dorati, Eugen Jochum paraît d’une rectitude absolue. " Il joue avant tout sur les couleurs sans pour autant gommer la grandiloquence de la partition, sa dimension narrative " (PV). Pour FM, " cette qualité de sobriété se retourne aussi contre le chef qui ronronne un peu. C’est un bon orchestre, sans plus, qui ne commet aucune faute de goût ". SF n’est pas de cet avis : " Une vision aussi verticale de l’œuvre accentue les tensions, met en avant certains détails, des harmonies dures. Le portrait de Don Juan est plus saisissant encore grâce à cette touche d’ironie. " BD est moins enthousiaste. " Je ne vois pas de portrait, mais au contraire un poème symphonique peu descriptif. " Une lecture objective de la partition avec une certaine grandeur et une noirceur de ton qui la placent à part dans la discographie.
Avec Herbert von Karajan et l’Orchestre philharmonique de Vienne, c’est un nouveau désaccord. Trois auditeurs plutôt enthousiastes face à FM : " Ce Don Juan est faussement théâtral. Est-ce une musique de scène ? Une fois encore, je ne discerne pas de conception claire du chef. Je me suis plutôt ennuyé et je trouve même excessifs certains effets comme le vibrato chichiteux du premier violon. " Réaction vive des autres auditeurs. Pour SF, " la lecture est pleine de vie, de foisonnement orchestral. Les cordes jouent "à l’arraché", avec passion ". Pour BD, " la direction intense et imaginative offre une approche spontanée et naturelle ", propos que renforce PV : " Ce Don Juan qui a si fière allure est un éblouissement sonore. " En tout cas, le Don Juan le plus chaleureux de l’écoute.
Karajan, le luxe
Karajan à nouveau, mais cette fois-ci avec l’Orchestre philharmonique de Berlin. C’est avant tout la spatialisation de l’orchestre qui frappe. La puissance est sans limite, associée à " une finesse incroyable des pupitres " (SF). Une beauté du son qui révèle aussi un caractère mystérieux. BD estime que c’est " le résultat d’un élan permanent, qui laisse entrevoir la vie intérieure de l’œuvre avec des phrasés appuyés, à la limite de la lourdeur. Il y a un côté très wagnérien, celui des Maîtres Chanteurs de Nuremberg ". PV se demande si un tel orchestre " peut tenir ainsi jusqu’à la fin du morceau avec une telle densité, une telle finesse des détails ". FM salue " une véritable direction qui insuffle vie à un orchestre magnifique ". C’est le témoignage du Karajan dernière manière : l’apogée d’un luxe sonore.
Kempe impeccable
Grande surprise de notre écoute, Semyon Bychkov et le Concertgebouw d’Amsterdam enthousiasment trois d’entre nous. SF, BD et PV y voient une virtuosité des timbres inouïe, l’efficacité et la souplesse d’une masse sonore en mouvement. Pour BD, " voici tout l’univers de Strauss, avec un caractère massif de l’harmonie et une orchestration foisonnante. Il y a une jouissance pure du son, une séduction qui annonce déjà Le Chevalier à la rose ". Cette griserie des timbres est " associée à une discipline extraordinaire de l’orchestre " (PV). FM est beaucoup moins touché : " Le tempo est lent, les tensions retombent assez rapidement. Ce raffinement extérieur me semble surfait. " Une version aristocratique, rutilante de couleurs.
La version de Rudolf Kempe avec Dresde se situe à l’opposé de la lecture " grandiose " d’un Bychkov ou d’un Karajan avec Berlin. FM reconnaît le chef et l’orchestre, séduit par " le tempo vigoureux, la justesse impeccable du rythme. C’est élégant et racé. Malgré une prise de son un peu datée, la musique est vécue intensément ". Pour SF, " la partition est restituée d’un seul élan avec une virtuosité à couper le souffle. Quelques petites baisses de tension n’altèrent pas le plaisir d’une lecture aussi musicale qu’in­telligente ". Nous nous étonnons de la rapidité du mouvement mais aussi de " la sveltesse et du caractère sanguin de cette version habitée avec génie " (BD). Tout est réuni pour que cette vision, la plus intègre de toutes, s’impose au sommet de la discographie. Les conceptions si radicalement différentes de Bychkov et Karajan offrent toutefois de superbes alternatives.
Participants : Philippe Venturini (PV), Stéphane Friédérich (SF), Bertrand Dermoncourt (BD), Franck Mallet (FM)