Domenico Scarlatti : des bulles d’eau sur un clavier

Né la même année que Bach et Haendel, Domenico Scarlatti est l’auteur d’un fabuleux corpus de 555 sonates pour clavier. Il est un des plus grands maîtres de cet instrument.

Certaines années sont des années fastes : 1685, par exemple. Le 23  février, à Halle, naissait Haendel ; un mois plus tard, le 21 mars, le petit Johann Sebastian Bach voyait le jour à Eisenach, tandis que bien loin de là, à deux pas du Vésuve, madame Alessandro Scarlatti se trouvait depuis peu enceinte des œuvres de son grand homme, maître de chapelle de la cour de Naples. Le 26 octobre suivant, elle don­nait naissance à Domenico, qui allait supplanter son père en renom.
Avec un tel père, le destin du garçon était tracé. Il ne pouvait que devenir musicien. On a peu de renseigne­ments sur sa formation initiale, que l’on suppose com­plète puisqu’à l’âge de seize ans il devenait " clavicembalista da camera " de la Chapelle royale de Naples, titre qui incluait les fonctions de claveciniste et d’organiste. Alessandro ne résidait d’ailleurs pas à Naples mais à Florence, où il espérait être nommé maître de chapelle auprès du grand-duc Ferdinand de Médicis, et sa surveillance n’était sûrement pas tatillonne, de sorte que Domenico put prendre son essor, donnant son premier opéra en 1703, visitant les grands centres musicaux italiens, notamment Rome et Venise où il s’imposa très vite à des postes importants. Cette effervescence ne ­devait pas déplaire à Alessando, qui écrivait au grand-duc : " Mon fils est un aigle dont les ailes sont poussées. Il ne saurait rester oisif au nid et je ne saurais pour ma part empêcher son envol. "Les sonates pour clavecin, plus tardives, ayant pres­que entièrement supplanté toute autre production scarlattienne, on a presque oublié les œuvres de cette période, qui ne sont négligeables ni en qualité ni en quantité (une quinzaine d’opéras, sans compter de nombreuses compositions religieuses), dans un style typiquement napolitain nettement marqué par l’influence paternelle. Ces séjours artistiques, fréquents à l’époque (que l’on pense à Haendel, à Vivaldi et plus tard à Mozart), étaient très formateurs et permettaient d’intéressantes confrontations. À Rome, où il exerçait comme assistant organiste à Saint-Pierre, il rencontra Haendel, son contemporain, qu’il surpassa, dit-on, dans un tournoi de clavecin, ainsi que Corelli, d’une génération antérieure. S’il ne ren­contra peut-être pas le vieux Bernardo Pasquini, il découvrit probablement ses partitions pour clavier, chaînon manquant entre les toccatas de Frescobaldi et ses propres sonates. Par la suite, il voyagea hors d’Italie et fit représenter un opéra à Londres (Narciso, 1719).
Sonates ou Essercizi ?
Étrangement, son séjour à Rome détermina sa carrière ibérique. Dans les salons de l’aristocratie romaine, il avait rencontré l’ambassadeur du Portugal près le Saint-Siège, qui l’avait recommandé à la cour de Lisbonne où il fut nommé maître de chapelle en 1724, cinq ans après son arrivée. Il enseigna notam­ment à l’infante Maria Barbara, qui épousa en 1728 l’héritier du trône d’Espagne. Scarlatti suivit son élève à Madrid. Dès lors, il ne quittera plus l’Espagne, épousant une Espagnole après le décès de sa première épouse. C’est vraisemblablement à partir de cette épo­que qu’il commence à composer les sonates qui le rendront célèbre. Sonates ? Ces œuvres ne sont-elles pas pourtant intitulées Essercizi ? C’est ainsi qu’il les qualifiait en effet lui-même. Mais les compo­siteurs de l’époque, vraiment ou faussement modestes, mini­misaient leur production, parfois pour mieux la vendre. Les sonates de Scarlatti, comme la Clavier-übung de Bach ou les Études de Chopin, sont donc considérées comme des pièces pédagogiques. En 1738, trente Essercizi sont publiés à ­Londres, mais des copies circulaient déjà et le compositeur connaissait une notoriété européenne. Fernando VI le nom­me maître de musique de la cour. Il est comblé d’hon­neurs et fréquente les meilleurs esprits de son temps, dont le castrat Farinelli, directeur des Théâtres royaux d’Espagne. Il meurt à Madrid le 23 juillet 1757.
Les sonates, parlons-en. On en connaît 555 ! Le terme de sonate, couramment employé, est trompeur pour l’auditeur moderne. Scarlatti a composé les siennes avant que la forme, en trois puis éventuellement quatre mouvements, en soit fixée dans le monde germanique. Les sonates scarlattiennes le sont au sens premier de pièce instrumentale. Scarlatti n’était évidemment pas le premier Italien à composer pour le clavecin. Le premier grand maître du genre avait été Frescobaldi (1583-1643), auteur d’une impor­tante production clavecinistique (un livre de Fantaisies, un recueil de Ricercari e canzoni, deux livres de Toccatas, un livre de Capricci et douze Fantaisies) d’une écriture encore ancrée dans la tradition polyphonique du siècle antérieur et très rigoureuse. Le maître de la génération suivante avait été Bernardo Pasquini (1637-1710), dont la musique pour clavier comprenait des partitas, des passacailles, des sonates, des suites, des toccatas et des variations.
Dans les générations précédentes, notamment chez Pasquini ou Frescobaldi, de telles pièces étaient souvent intitulées " toccate " (pièces où l’on tou­che un instrument). Chez Scarlatti, ce sont des " sona­te " (pièces où l’on fait sonner un instrument) et toutes possèdent une forme bipartite et concise. La merveille, c’est le contraste entre une forme volontairement simpliste et le contenu qu’il y infuse. Chacune des 555 sonates comprend deux sections que l’interprète peut jouer deux fois. L’ensemble n’est pas très long. Une sonate entière ne dure généralement pas plus de quatre minutes, mais à l’intérieur de chaque section, les composants peuvent varier à l’infini, incluant des éléments empruntés à la musique populaire espagnole. Comme le notait le claveciniste Francesco Tasini, " la forme de la sonate scarlattienne révèle une grande diversité d’intentions : le goût du pittoresque, de brusques et capricieux changements thématiques, rythmiques ou ­harmoniques, le relief que prennent les rythmes de danse, les éléments d’allure populaire, les épisodes en style de toccata, tout cela dans un schéma formel ­apparemment uniforme ".
La sonate selon Scarlatti ne se fonde pas sur des thè­mes destinés à faire l’objet de développements, com­me les futures sonates de l’époque classique qui n’ont de commun avec la sonate scarlattienne que le nom. La première section de chaque sonate présente des motifs que l’on ne saurait qualifier de " thèmes " mais qui sont plutôt des cellules mélodiques ou ryth­miques qui vont s’enchaîner, jouer ensemble, mais tout cela fort rapidement et sans insister. Dans l’ensemble, les sonates scarlattiennes sont des pièces brillantes que l’écrivain Gabriele D’Annunzio comparait aux " bulles précieu­ses de l’eau ". Moins d’une centaine adoptent des mouvements lents, dont certains, joués au piano, prennent une couleur automnale rare à l’âge baroque. Peut-être par souci pédagogique, Scarlatti préfère les tonalités " faciles " (76 en ré majeur, 69 en sol majeur, 61 en ut majeur, mais seulement 2 en si bémol mineur). Seules 149 sont écrites dans une tonalité mineure. Très répandues dans toute l’Europe, elles influence­ront beaucoup les compositeurs espagnols, notam­ment le Padre Soler, qui avait travaillé sous la direc­tion de Scarlatti pendant dans les années 1750, mais aussi toute une génération de compositeurs italiens, dont Durante et Galuppi sont les plus connus.
Clavecin ou piano ?
On n’a apparemment jamais retrouvé de manuscrits des sonates. On l’a dit, la première édition (trente Essercizi) parut à Londres en 1738. L’année suivante, le recueil reparaissait par les soins de Thomas Roseingrave, augmenté de douze pièces, sous le titre de Suites de Pièces pour le clavecin. Scarlatti fit copier ses Essercizi dont on retrouve des recueils en diverses villes européennes (Venise, Parme, Londres, Cambridge). L’éditeur parisien Boivin réédita le recueil Roseingrave en 1742, ouvrant à la musique de Scarlatti le riche marché français. En fait, la musique de Scarlatti ne disparut jamais vraiment du paysage musical. De grands pianistes comme Muzio Clementi en Angleterre, Jean-Louis Adam en France, Carl Czerny en Autriche le tenaient en estime. Czerny procura d’ailleurs en 1839 une édition partielle de son œuvre. Après son unification, l’Italie connut un important mouvement de redécouverte de son propre patrimoine. C’est dans ce contexte qu’il faut situer les travaux d’Alessandro Longo, qui réunit et publia chez Ricordi 545 sonates peu avant la Première Guerre mondiale. Cette édition fut améliorée, complétée et augmentée de dix sonates par Ralph Kirkpatrick, qui a tenté de reconstituer une chrono­logie en suivant la datation des copies. Le claveciniste américain suppose que près de la moitié des so­na­tes dataient des dernières années de la vie du compositeur. Il émet également une hypothèse audacieu­se : Scarlatti aurait pu avoir conçu certaines sonates en diptyque (une vive, une lente) dont les deux éléments seraient unis par des liens motiviques.
Dès le xixe siècle, et jusqu’à la renaissance du clavecin opérée notamment par Wanda Landowska, on a in­terprété les sonates de Scarlatti au piano. Les " baroqueux " n’en ont pas périmé l’usage. On s’est même demandé, ce qui apporterait de l’eau au moulin des pianistes, si certaines pièces de Scarlatti n’auraient pas été conçues pour le pianoforte débu­tant. On sait que Scarlatti et son père furent en étroit contact avec la cour de Florence, et c’est là précisément que dès le début du xviiie siècle, l’ingénieux Bartolomeo Cristofori effectua ses recherches sur le futur instrument. Dans le premier quart du siècle, il fut suivi par d’autres facteurs en Allemagne, en Italie et en France, et l’on sait que la cour d’Espagne possédait, outre de nombreux clavecins, plusieurs de ces " gravicembali con piano e forte ". Il est donc parfaitement envisageable que Scarlatti ait pensé à ces instruments lorsqu’il conçut ses propres sonates.