Djihadisme d’atmosphère : “Des cibles sont désignées et d’autres personnes passent à l’acte” explique Gilles Kepel

Gilles Kepel était l’invité politique de la matinale de Bernard Poirette ce vendredi 12 février. L’universitaire spécialiste du monde arabo-musulman a évoqué sa théorisation du “djihadisme d’atmosphère”, la quatrième phase d’une idéologie islamiste à laquelle nous faisons face actuellement, ainsi que les bouleversements géopolitiques intervenus au Moyen-Orient en 2020, “une année hallucinante” suite à la pandémie de Covid-19.

Djihadisme d’atmosphère : “C’est un défi énorme qui se présente à nos sociétés” affirme Gilles Kepel

Gilles Kepel analyse de le développement du djihadisme mondial et le séquence en quatre phases différentes. La première “date de 1979 et prend racine en Afghanistan, elle est soutenue par les Américains contre l’Union Soviétique et par les Saoudiens contre l’Iran. Cela aboutira au djihadisme en Algérie, en Egypte mais échouera”. La deuxième phase “est celle de Ben Laden, c’est un djihadisme international pyramidal et léniniste. Cette période, qui ciblait “l’ennemi lointain”, aboutira aux attentats du 11 septembre et a gagné la guerre médiatique sans réussir à s’emparer du pouvoir“. La troisième phase, représentée par Daech est, selon Gilles Kepel, “un djihadisme de réseaux, dont on peut citer en exemple l’égorgement du père Hamel dans son église de Saint-Étienne-du-Rouvray : une tête des opérations basé à l’Etat Islamique rassemble à travers la messagerie Telegram Messenger deux personnes pour les envoyer à l’acte”.

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Ces trois phases aboutissent au “djihadisme d’atmosphère”, auquel nous sommes confrontés actuellement : “il n’y a plus de réseaux, la décapitation de Samuel Paty ou le cas de Brahim Aouissaoui, Tunisien entré illégalement sur le territoire français et ayant tué trois personnes à Nice, sont deux cas où on a aucune donnée d’appartenance du terroriste à un réseau quelconque”. Gilles Kepel détaille le processus qui amène à l’attentat : “il y a d’abord des entrepreneurs de colère qui désignent des cibles, comme c’est le cas du père d’élève ciblant Samuel Paty sans le condamner à mort, puis d’autres personnes vont décider de passer à l’acte sans avoir à être activés par qui que ce soit”. Ce djihadisme d’atmosphère représente, selon l’universitaire, “un défi énorme, car il est impossible de remonter une filière pour trouver des complices, il n’y a pas de complices”.

 

Loi séparatisme : “Le terme séparatisme rend compte de la rupture salafiste avec les valeurs occidentales” selon Gilles Kepel

L’émergence de ce djihadisme d’atmosphère pose selon Gilles Kepel “une question culturelle fondamentale”, à laquelle le discours des Mureaux d’Emmanuel Macron et le terme de “séparatisme” répond bien en rendant compte “de la rupture salafiste avec les valeurs occidentales, l’allégeance exclusive à ceux qui prônent la dimension la plus rigoriste du religieux, et le désaveu des infidèles dans le but de vivre dans une séparation stricte”. L’universitaire rappelle bien que cette séparation “n’est pas forcément synonyme de meurtre mais représente une rupture culturelle dans nos sociétés, et c’est sur cette rupture culturelle que fleurit le passage à l’acte”. Gilles Kepel regrette également “l’effondrement des études arabes qui permettent la restitution de la richesse de la civilisation arabo-musulmane” et souhaite que la loi séparatisme “permette un dialogue entre les savants du monde universitaires et le politique”. Gilles Kepel entend également analyser les enjeux géopolitiques du Moyen-Orient pour mieux comprendre les transformations de la société française : “les enjeux du Moyen-Orient se produisent dans la société française et ses banlieues”. Il décrit “une porosité” entre “ce qui se passe au Maroc, à Tel Aviv, à Istanbul et ce qui va se passer à Aulnay-Sous-Bois”.

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Ainsi, d’après Gilles Kepel, la crise du covid-19 a modifié énormément d’aspects géopolitiques au Moyen-Orient, “en accélérant l’effondrement du prix du pétrole ce qui a provoqué une réorganisation, avec notamment les Accords d’Abraham”, un pacte entre Israël et les pétro-monarchies. De ces grands bouleversements, l’universitaire cite également “le Président Erdogan qui devient un entrepreneur de colère allié au Qatar et à l’Iran pour attaquer violemment Emmanuel Macron et la France à l’occasion du procès de Charlie Hebdo”. Gilles Kepel déclare qu’Israël “ouvre un boulevard arabe avec les Emirats mais est confronté à l’impasse Palestinienne” alors que paradoxalement, au même moment “le Qatar, en inimitié avec les Emirats, finance le Hamas et Gaza ce qui soulage les finances Israéliennes”. Les Emirats, eux, “investissent avec leur fonds souverain géant dans la high-tech en Israël pour préparer la phase post-pétrole”. Ce “boulevard arabe” voulu par Netanyahu (en plus de la reconnaissance du Sahara occidental comme Marocain et l’ouverture des frontières avec les Emirats) affaiblit les listes arabes à la Knesset (le parlement) ce qui créé des listes de soutiens au Premier Ministre actuel.

Rémi Monti

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