Denis Zervudacki : « Les entreprises sont au service du bien commun »

Pourtant au cœur de la société, « l’entreprise » n’est pas toujours aimée par les Français. C‘est pour mettre fin à ce paradoxe que 89 entrepreneurs de tous horizons ont écrit ensemble un Dictionnaire amoureux de l’entreprise et des entrepreneurs, paru chez PLON, sous la houlette de Denis Zervudacki.
Élodie Fondacci s’est entretenue avec Denis Zervudacki.

Élodie Fondacci : Vous êtes l’initiateur d’un Dictionnaire amoureux de l’entreprise et des entrepreneurs aussi passionné que passionnant. « Amoureux » et « entreprise » sont deux termes finalement assez contradictoires, puisque les Français n’ont pas une image très positive de l’entreprise. Ils la regardent plutôt avec suspicion.

Denis Zervudacki : D’où ce dictionnaire amoureux !
C’est vrai que le terme « amoureux » n’est pas forcément très approprié quand il s’agit de l’entreprise. Il l’est moins, en tout cas, que lorsqu’on parle de Chopin ou de Molière. Parlons peut-être plutôt « d’estime » ou de « reconnaissance ». C’est de cela dont les entrepreneurs ont le sentiment de manquer. Ce dictionnaire amoureux a pour ambition de participer à la réconciliation entre les Français et leurs entreprises.

É. F : Pourquoi y a-t-il un désamour des Français par rapport à leur entreprise ?

D. Z : Je pense que cela tient beaucoup à l’histoire de notre pays qui s’est construit autour de l’État avec le sentiment que seul le public peut être le garant de l’intérêt général. Dans notre pays, on privilégie l’intellectuel par rapport à l’entrepreneur. Il y a toujours une relation très compliquée avec l’argent, avec la réussite.
Le divorce n’est pas totalement consommé entre les entreprises et les Français, mais leurs rapports sont un peu compliqués. L’a priori n’est pas naturellement à la confiance, encore moins à l’admiration ; il est plutôt à la réserve et quelques fois encore, malheureusement, à l’hostilité.

É. F : L’un des contributeurs du dictionnaire fait remarquer qu’il y a tout un vocabulaire qui harnache l’entreprise et qui ne la sert pas toujours : « Profit » qui fait penser à « profiteur » ; « compte d’exploitation » qui fait penser à « exploitation des salariés ». À votre avis, y a-t-il une pédagogie nécessaire autour de l’entreprise que l’école devrait endosser ?

D. Z : Elle devrait le faire plus qu’elle ne l’a fait. Il y a toujours eu des distances entre le monde de l’école et le monde de l’entreprise. Ce sont deux mondes qui se sont longtemps ignorés, ou toisés. Avec, du côté de l’école, un peu de de méfiance par rapport aux entreprises et vice-versa. Mais les choses sont en train de changer de manière assez spectaculaire. Bien sûr, il existe encore aujourd’hui quelques incompréhensions. Mais des partenariats particulièrement vertueux et féconds sont en train de s’installer entre le monde de l’éducation et le monde de l’entreprise.

É. F : À la lettre A, il y a justement une occurrence consacrée à l’apprentissage.

D. Z : C’est formidable parce que ça prouve effectivement que les choses ne sont jamais perdus. Quand Henri Lachmann (ancien PDG de Schneider Electric) a écrit cette contribution il y a un an, (c’est un long travail d’écrire un dictionnaire amoureux !), je crois qu’il y avait 350 000 apprentis en France. Ils sont plus de 500 000 aujourd’hui ! Il n’y a donc pas de cause désespérée.
Cette croissance de l’apprentissage est un bon exemple parmi d’autres qui témoigne du rapprochement que j’évoquais. Autre exemple, tout récent : l’Éducation nationale a créé la première université École-Entreprise à l’initiative de son ministre. Cela n’était pas pensable il y a 30 ou 40 ans.

É. F : Dans votre introduction, vous citez Victor Hugo. Il déplorait déjà le manque de reconnaissance pour celui : « qui vous donne le pain quotidien », contrairement « à qui vous donne la parure. » Le nécessaire finalement peu considéré par rapport au superflu

D. Z : J’ai cité cette phrase de Victor Hugo parce qu’en tant que chefs d’entreprises, nous avons un peu le sentiment d’être les mal-aimés de la République. Nous avons l’intime conviction que nous sommes ceux qui créons la richesse, l’emploi et que nous n’avons pas la reconnaissance que nous devrions avoir.
L’idée de ce dictionnaire est aussi de repartir à la conquête du cœur des Français en dénonçant à la fois certaines idées reçues. L’argent qui est sale, les patrons qui sont des voyous, le profit qui est honteux, ou ce laisser-faire qui, immanquablement selon certains, aboutit au laisser-aller…

Contrairement au Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, il s’agit d’un dictionnaire essayant de promouvoir les idées qui ne sont pas reçues. Et les idées qui ne sont pas reçues, c’est expliquer que l’entreprise participe au Bien commun. Qu’elle n’est pas à l’origine de nos problèmes, de la pollution, des inégalités sociales et des discriminations, mais qu’elle en est LA solution.
L’une des ambitions de ce dictionnaire est aussi de faire comprendre à la jeunesse que c’est dans l’entreprise, peut être mieux qu’ailleurs, qu’elle pourra trouver cette quête de sens qui la motive aujourd’hui : ce désir d’éthique et d’intégrité. Et puis, aussi, que la création d’entreprise est une formidable aventure pour, tout à la fois, réussir dans la vie, mais surtout réussir sa vie et le faire aussi au service des autres.

 

« La raison d’être de l’entreprise est aussi de s’approprier des responsabilités telles que les responsabilités sociales, les responsabilités sociétales, lutter contre le réchauffement climatique, contre les discriminations et les inégalités. »

 

É. F : Vous dites que l’entreprise est le premier acteur de l’intégration sociale. Réussit-elle là où l’école échoue ?

D. Z : Il faut lire à ce sujet le merveilleux témoignage de Marek Halter, à la lettre A.
Dans ces contributions, nous parlons de la raison d’être des entreprises aujourd’hui. La mauvaise image qui nous colle encore à la peau tient au fait qu’on a très longtemps considéré, à la suite de Milton Friedman ou Michael Porter, que la seule raison d’être de l’entreprise était de faire du profit. Ce temps est révolu.

Aujourd’hui, il y a un consensus pour considérer que la raison d’être de l’entreprise est aussi de s’approprier des responsabilités sociales et sociétales : lutter contre le réchauffement climatique, contre les discriminations et les inégalités. Il y a de très beaux témoignages dans ce dictionnaire. L’entreprise est un formidable moyen d’intégration pour des jeunesses souvent très éloignées de l’emploi. L’une des raisons pour laquelle les entreprises se mobilisent sur ce thème, est qu’elles ont bien compris que la performance économique ne dépend pas seulement de la recherche du profit, mais aussi de leurs performances dans le domaine sociétal. Milton Friedman et Michael Porter défendaient ces idées. Il y a une très large conviction de la part des milieux patronaux sur ce point.

É. F : N’avez-vous pas peur qu’on vous taxe de communication de crise ? Comme on dit qu’il y’a du « greenwashing » pour les entreprises qui essayent de couvrir leurs insuffisances écologiques sous un vernis ou un discours, pourrait-on vous dire que vous essayez de défendre l’entreprise qui est indéfendable ?

D. Z : Non. Les choses sont en train de de changer. Le signal le plus symbolique, me semble-t-il, est cette natalité qui était jusqu’ici inconnue. Sur les douze derniers mois, près d’un million d’entreprises ont été créées, essentiellement par les jeunes. C’est très prometteur pour l’avenir.

Puisque nous parlons de réhabilitation, je pense qu’il y a aujourd’hui des circonstances qui me font espérer, qui me font sincèrement penser, que l’on va assister à un grand chavirement vers une relation beaucoup plus apaisée entre le monde de l’entreprise et les Français.

Vous parliez de crise. La crise que nous connaissons actuellement est une crise qui est totalement salutaire et révélatrice. Il y a quelque chose qui ne s’est pas assez dit et que je me permets de proclamer : les entreprises ont été exceptionnelles pendant la crise. Elles auraient, elles aussi, méritées les applaudissements des Français : méritées d’être faites héros Covid !

Au tout début de la crise, elles ont continué à faire fonctionner les secteurs qui étaient les plus vitaux de notre économie. Elles se sont adaptées avec beaucoup d’habilité, en assurant la sécurité de nos concitoyens, des salariés et de nos clients. Il y a, d’ailleurs, des exemples très éloquents dans ce dictionnaire, de sociétés qui se sont réorganisées pour produire du gel, des masques, des blouses dont elles ont fait don au personnel hospitalier, alors que ce n’était par leur métier.

Puis, il y a cette prouesse tout à fait extraordinaire qui a été réalisée par ces grands laboratoires qui n’ont pas forcément bonne presse. Ils ont trouvé ce vaccin en 8 mois, ce qu’en d’autres temps ils auraient mis 8 à 10 ans à faire. Et que dire aussi de ces jeunes sociétés, ces start-ups qui ont boosté une campagne de vaccination qui était partie sur des bases particulièrement poussives ? Si la campagne de vaccination s’était poursuivie sur le rythme de la première semaine, il aurait fallu 800 ans pour vacciner les Français. Il y a des jeunes entreprises qui ont pris cela en main et ça a aussi été un exploit. Les entreprises ont été tout à fait remarquables.

D’autres entreprises ont dû fermer et ont cruellement manqué aux Français. Peut-être que la révélation de l’amour va se faire par le manque ou par l’absence. La crise peut avoir un côté très salutaire. Dans les idéogrammes chinois, « crise » veut dire à la fois risque et opportunité. Cela a été dit dans le Dictionnaire par plusieurs coauteurs. C’est une formidable opportunité pour que les Français aient cette révélation de l’entreprise.

Enfin, si elles ont été remarquables pendant la crise, les entreprises le sont aussi en sortie de crise. Elles sont en train de reconstituer de la richesse qui a été détruite, de créer des emplois qui ont été détruits. Cette année, les entreprises vont créer plus d’emplois qu’elles n’en ont détruits ou qui ont été détruits l’année dernière. Elles sont tout à fait exemplaires et j’espère que les Français vont le reconnaître. J’espère que ce Dictionnaire va y participer.

É. F : Je voudrais que l’on revienne sur la genèse de ce dictionnaire. Car cela a justement été une vaste entreprise de réunir 90 contributeurs, parmi lesquels figurent les plus grands entrepreneurs français. Comment avez-vous réussi à les réunir, à les convaincre de participer ?

D. Z : Je crois que s’ils ont répondu positivement à ma sollicitation, c’est qu’ils ont partagé ce besoin de reconnaissance. C’est d’ailleurs la première fois qu’un Dictionnaire amoureux se présente sous un ouvrage collectif.

Il y a 3 ou 4 ans, j’ai constaté sur cette Carte du tendre qu’est la série du Dictionnaire amoureux, qu’il n’y en n’avait pas dédié à l’entrepreneur, ni à l’entreprise. Mon idée a été de faire en sorte qu’il y en ait un. Puisque je voulais m’inscrire dans la tradition de la collection – un auteur pour un dictionnaire -, ma première démarche a consisté à aller rencontrer quelqu’un avec qui j’ai travaillé et que j’ai accompagné lorsqu’il est entré sous la Coupole de l’Académie Française. Il s’agit d’Yvon Gattaz, dont j’ai co-président le comité d’organisation. Il est le premier créateur d’entreprise, depuis la création de l’Académie Française par Richelieu en 1635, à être entré sous la Coupole. Mais Yvon Gattaz m’a posé une fin de non-recevoir. En bon entrepreneur, j’ai échoué et je me suis dit « il faut que je rebondisse » !

C’est là que j’ai eu cette idée de proposer à PLON de faire un ouvrage collectif, qui associe tout à la fois des chefs d’entreprise parmi les plus prestigieux de la place, mais aussi des jeunes qui entreprennent dans les banlieues ou autrement. Il y a de très beaux témoignages d’entrepreneurs dans le domaine social. Mais pour que ne soit pas seulement un plaidoyer pro domo, j’ai pensé que ça pourrait être utile d’associer à ce dictionnaire des écrivains et des philosophes. Cinq membres de l’Académie y participent.

É. F : Même des musiciens, puisque nous avons un article signé Laurence Equilbey, cheffe d’orchestre d’Accentus.

D. Z : Oui, nous avons même une très grande cheffe d’orchestre qui s’est associée. Ainsi que des syndicalistes, des religieux, des humanitaires… Tout ce beau monde – donc 89 auteurs – s’est réuni et a fait chœur pour que le cœur des Français chavire en faveur de l’entreprise et des entrepreneurs.

 

Réécoutez l’interview de Denis Zervudacki par François Geffrier dans « L’invité de l’économie » du mardi 2 novembre 2021.

 

Dictionnaire amoureux de l’entreprise et des entrepreneurs
Sous la direction de Denis Zervudacki
Éditeur : PLON

 

 

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