Démons et merveilles

Weber fut le premier grand compositeur romantique allemand. Dans sa courte vie, il eut le temps d'écrire, entre autres, "le Freischütz", acte de naissance de l'opéra allemand, un genre plus tard porté au sommet par Wagner.

Un peu de généalogie pour commencer. En 1782, Mozart épousa Constanze Weber, dont il avait auparavant courtisé la volage sœur Aloysia. Le père de ces demoiselles, Fridolin Weber, avait un frère du nom de Franz Anton. Toute la famille était dans le théâtre, toujours impécunieuse, toujours itinérante, et Leopold Mozart n’appréciait guère que son fils entrât dans ce milieu qu’il jugeait plein de ratés. En 1786, Franz Anton, qui vivait alors à Eutin, entre Lübeck et Kiel, eut un fils, Carl Maria, qui se trouve donc être le cousin par alliance de Mozart. Mort en 1791, Mozart ne connut pas cet enfant maladif et très doué, malheureusement atteint d’une maladie de la hanche qui le handicapera toute sa vie.
Weber est le type même du compositeur que l’on peut situer à la fois au premier et au second rang suivant le point de vue d’où on l’envisage. S’il composa énormément, il est connu pour quelques œuvres seulement. Le reste semble parfois curieusement en retard par rapport aux tendances les plus avancées de son temps. Prenons sa musique pour piano. On y trouve quatre grandes sonates et des pièces à la mode en tous genres (Rondos brillants, variations, etc.). Incontestablement, on s’y éloigne de l’esthétique classique du temps de Mozart. Leur brio et leur technicité ouvrent la voie à la virtuosité romantique. Mais sur le fond, on est en retrait par rapport aux grandes sonates beethovéniennes. Or Beethoven était né une quinzaine d’années avant Weber, que l’on placerait plutôt alors près de compositeurs charmants mais secondaires tels Hummel, Krommer, Dussek, Vorisek… On sait que lors de la création de la Septième Symphonie de Beethoven, en 1813, il suggéra que le compositeur aurait sa place dans un hôpital psychiatrique ! Donc, au petit jeu de la modernité progressiste, Weber pose un problème : ce ne fut pas un esprit d’avant-garde (ce qui, à son époque, n’aurait pas signifié grand-chose). Jusque vers 1820, en fait, il ne donne pas de signe d’un génie fulgurant et révolutionnaire. C’est un compositeur habile comme on en rencontre tant dans le monde germanique, qui a pris quelques leçons de contrepoint avec Michael Haydn lors d’un séjour de sa famille à Munich. Sa formation se fera au gré des voyages mais ne sera jamais régulière, ce qui ne l’empêche pas de composer à douze ans son premier Singspiel (équivalent allemand de l’opéra-comique), aujourd’hui perdu, La Puissance de l’amour et du vin. Il n’est pas seulement compositeur, mais aussi un pianiste très virtuose. Tout jeune, il apprend la lithogravure et grave lui-même ses Variations sur un thème original (plus tard, ce métier manuel lui jouera un mauvais tour, le jour où il boira par erreur de l’acide destiné à la lithographie !).
Pacte avec le Diable
Il continue à créer pour le théâtre. Successivement La Fille de la forêt (Freiberg, 1800) et Peter Schmoll et ses voisins (Augsbourg, 1803) confirment son orientation théâtrale, ce qui n’a rien d’étonnant quand on considère le milieu dans lequel il évolue. À dix-huit ans, il semble se fixer alors qu’il est engagé comme chef d’orchestre à l’Opéra de Breslau (aujourd’hui Wroclaw, en Pologne) sur la recommandation de l’abbé Vogler, compositeur quelque peu excentrique à la carrière internationale très riche qui l’avait eu comme élève à Vienne, où l’on commence à le connaître. Le séjour à Breslau ne dure que deux ans, le jeune chef ayant voulu entamer des réformes dans l’organisation du théâtre qui lui ont causé des inimitiés. Il devient professeur de musique des enfants du duc de Wurtemberg à Stuttgart mais se fait vite expulser après avoir passé deux semaines en prison, impliqué dans une affaire de corruption et de dettes où il n’est pour rien. On le retrouve à Mannheim puis à Darmstadt, où il rencontre l’abbé Vogler et son jeune condisciple Jakob Beer, qui n’est pas encore devenu le célébrissime Giacomo Meyerbeer. Un nouvel opéra, Silvana, est donné à Francfort. Il lui rapportera, sinon la gloire, du moins une certaine notoriété et même l’amour en la personne de la cantatrice principale, Caroline Brandt, qu’il épousera en 1817. De retour à Munich en 1811, il y déploie son talent dans tous les genres. L’opéra bien sûr, avec une turquerie, Abu Hassan, que l’on joue parfois encore et dont la pimpante ouverture est restée célèbre ; la musique concertante avec les deux concertos et le Concertino pour clarinette, à l’intention de Heinrich Bærmann (un Quintette avec clarinette suivra en 1815), un Concerto pour basson, une Première Sonate pour piano et bien d’autres pages instrumentales. De cette époque datent aussi ses deux symphonies, qu’il faudrait écouter en oubliant celles de Beethoven mais en les considérant comme un chaînon qui relierait Haydn et Mendelssohn.
En 1813, la carrière de chef de Weber est couronnée par un poste très en vue à l’Opéra allemand de Prague. Il y renouvelle le répertoire, jouant de nombreux ouvrages nouveaux et imposant enfin Fidelio de Beethoven, qui n’avait pas connu à Vienne de représentations satisfaisantes. Caroline Brandt est une des vedettes de la troupe. Il compose aussi deux sonates pour piano. Il doit quitter Prague, en butte une fois encore aux querelles intestines, mais occupera désormais un poste plus prestigieux encore, celui de directeur de l’Opéra allemand de Dresde. Encore un Opéra allemand ? En ce temps où l’Allemagne n’existe pas encore politiquement, il s’agit pour les artistes allemands de s’opposer à l’universalité de l’opéra italien. C’est à cette époque que Rossini quitte l’Italie pour Vienne, devenant la coqueluche d’un large public au détriment de la "grande musique" symphonique de tradition allemande. Naît alors chez les intellectuels et artistes allemands le rêve d’un opéra national qui puiserait dans le trésor des traditions populaires, qui refuserait la virtuosité trop démonstrative de l’opéra italien et dont la rigueur d’écriture ne serait en rien inférieure aux œuvres instrumentales de l’école allemande. Cet épisode de l’histoire de la musique européenne est capital car il déterminera la création musicale et lyrique pendant au moins un siècle. En fait, le théâtre lyrique allemand existe déjà. Il comprend dès le XVIIIe siècle de petites opérettes, des farces. Et puis l’opéra-comique français, né dans les foires, devient du grand art avec Grétry et ses successeurs, et suscite des émules dans le monde germanique. Des compositeurs produisent alors des Singspiele. Parmi les grands, Gluck et surtout Mozart, avec L’Enlèvement au sérail, Zaïde et La Flûte enchantée, ont eu à cœur de donner à la langue allemande un répertoire de qualité. Mais les sujets de ces opéras ne sont pas allemands, pas plus que celui de Fidelio. Dès 1805, Weber s’est essayé à un Rübezahl, d’après un conte allemand, mais le projet a tourné court. À Dresde, sous la protection d’un souverain plutôt favorable à ce genre nouveau, il rencontre Johann Friedrich Kind, qui l’intéresse à un drame fantastique dont la gestation prendra trois ans. Durant cette période, il compose encore d’autres choses, comme son œuvre la plus populaire, Invitation à la danse (mal traduite en français par Invitation à la valse – de fait c’est une suite de valses !). Berlioz l’orchestra plus tard et elle fut mise en ballet sous un titre bien romantique : Le Spectre de la rose.
Mais venons-en à l’essentiel. Le 18 juin 1821, Der Freischütz est créé à Berlin. Immense succès. L’opéra allemand vient de trouver sa voie. Le succès de cet opéra va traverser les frontières. Paris le verra dès 1824 sous l’étrange titre de Robin-des-bois, avec un livret complètement dénaturé. (La traduction exacte du titre, Le Franc-Tireur, ne s’est jamais imposée.) Formellement, Der Freischütz n’innove pourtant guère. C’est un opéra-comique avec numéros musicaux alternant avec des dialogues parlés. Certains numéros fleurent bon le Singspiel, d’autres sont plus exigeants. Surtout, le public est sensible au sujet. Max, un jeune chasseur amoureux, participe à un concours de tir, mais s’il perd, il n’aura pas la main de celle qu’il aime, Agathe. Caspar, personnage maléfique qui a des accointances avec le Diable, lui promet de faire fondre pour lui une balle magique infaillible. Dans une scène fantastique qui fit grand bruit, celle de la "Gorge aux loups", Max et Caspar fondent les balles au milieu des Esprits. Le jour du concours, lorsque Max tire sa dernière balle, elle atteint sa fiancée. Mais un saint ermite la détourne au dernier moment. On ne félicite pas Max pour avoir pactisé avec le Diable, mais comme c’était un bon garçon, il pourra épouser Agathe au bout d’un an. Rarement un sujet a aussi justement trouvé son public. À Berlin, il y a cinquante représentations consécutives. Certains numéros, comme l’ouverture, d’une tonalité sombre et fantastique, la scène de la "Gorge aux loups", le chœur des chasseurs, sont immédiatement célèbres. Wagner professera toujours son admiration pour cet opéra.
Weber a moins de chance avec son opéra suivant. Euryanthe, créé à Vienne en 1823, est resté célèbre pour sa seule ouverture. On incrimine généralement le mauvais livret de la poétesse Helmine von Chézy, une histoire d’amour prétendument trahi et d’innocence bafouée – qui finit bien, rassurons-nous. Outre que c’est là l’origine de Lohengrin, Weber a réussi à créer un personnage féminin d’une grande hauteur morale, prototype des futures héroïnes wagnériennes.
Le tribut de Wagner
La santé de Weber a toujours été fragile mais son état s’aggrave avec un début de tuberculose. Il répond pourtant à la commande du Covent Garden à Londres d’un opéra sur un livret anglais : Oberon, tiré non du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare mais de la geste médiévale de Huon de Bordeaux, dont Shakespeare s’était inspiré. L’histoire avait été traitée par le dramaturge Christoph Wieland, dont la pièce fut adaptée en livret d’opéra par James Planché. Oberon n’est pas un opéra courant, et une production moderne doit réduire le texte parlé pour se concentrer sur la musique très fine et lyrique de Weber qui excelle à évoquer le monde de fantaisie du royaume d’Oberon et Titania, dans lequel vient s’insérer, en abîme, l’histoire chevaleresque de Huon et Rezia, cette dernière préfigurant les grands emplois de sopranos wagnériens. Déjà fort malade, Weber supervise les répétitions, dirige les premières représentations, à partir du 12 avril 1826. Le 5 juin, on le trouve mort dans sa chambre. Ses cendres furent rapatriées à Dresde en 1844. À l’occasion, le jeune Kapellmeister de Dresde composa un chœur d’hommage et conduisit la cérémonie. Il se nommait Richard Wagner.