David Greilsammer, ennemi juré des Philistins

Avec des programmes passionnants et un jeu imaginatif, David Greilsammer renouvelle la question du concert et dérange des « Philistins » de l’art à l’esprit obtus.
« J’ai compris la folie de la Fantaisie en ut mineur de Mozart le jour où j’ai joué les sonates pour piano préparé de Cage, qui sont si belles, si chantantes et si humaines qu’elles m’ont mené droit au cœur de Mozart ».
Quelqu’un qui dit cela, sans aucun esprit de provocation, est pour le moins un musicien atypique. Effectivement, David Greilsammer ne rêve pas d’un programme Bach, Beethoven, Brahms au théâtre des Champs-Élysées. « Le respect aveugle de la chronologie, l’idée que A précède B qui va forcément vers C, ressemble à de la paresse intellectuelle » dit-il. Le pianiste israélien préfère composer un programme original à la manière d’un créateur. Ou d’un plasticien qui organise son espace à sa guise. Selon une logique que la musique impose d’elle-même. « Une œuvre n’est plus tout à fait la même en fonction des deux autres qui l’encadrent », remarque-t-il finement. Or peu de pianistes utilisent ce pouvoir mystérieux des sons. David Greilsammer ne s’interdit pas de scinder des œuvres en deux, de bousculer l’ordre de la tradition. Seul compte l’intuition sonore, les affinités tonales et surtout la liberté de pensée. Il part du principe que si l’œuvre échappe à son créateur, elle s’affranchit a fortiori des habitudes du public ou du diktat des gardiens du temple. Son projet n’est pas iconoclaste, il est musical. Et cohérent. Aucune pose, aucune suffisance dans sa démarche. Beaucoup de naturel et de conviction. « Dire que Bach, c’est Dieu, je n’ai rien contre. Mais je ne vois pas pourquoi on n’aurait pas le droit d’y toucher ». Au respect compassé, David Greilsammer préfère l’amour conscient. Dans son disque « Fantaisie_ Fantasme », il invente un lien secret entre des œuvres apparemment disparates autour d’un noyau constitué par la Fantaisie en ut mineur de Mozart. « Ce projet, cela fait un an et demi que je le porte dans le ventre. » À la Juilliard School, ses programmes bigarrés étaient regardés d’un sale œil. Et puis, Richard Goode l’a convaincu de suivre sa voie. Pour ses débuts au Wigmore Hall, il a construit son concert autour de deux piliers, Bach et Rameau, détournés, révélés, éclairés différemment grâce à Ligeti et… John Adams. « Les China Gates d’Adams, jamais jouées, sont l’un des plus grands chefs d’œuvre du XX e siècle ». À Toulouse (Piano aux Jacobins), tel un chimiste, il testera un nouveau mélange : Variations de Webern avec les Variations en fa mineur de Haydn, Sonate de Berg avec Alla Turca de Mozart, Six Petites Pièces de Schönberg avec les Six Moments musicaux de Schubert. Fascinants jeux de miroirs !
David Greilsammer est né à Jérusalem, le 10 août 1977, dans une famille d’intellectuels. Aîné de cinq garçons (tous musiciens), il a été jeté dans les bras de la musique d’une manière non négociable : enceinte, sa mère a acheté un piano et décidé qu’il serait pianiste. À Jerusalem, ce que mère veut, Dieu le veut. Parisien d’origine alsacienne, son père, Ilan Greilsammer est un politologue réputé, professeur d’université à Tel Aviv, pourfendeur de l’anti-sionisme primaire dans les pages de Libération et chantre de la paix au Moyen-Orient dans un respect réciproque des peuples. Sa mère est une historienne, spécialiste des sorcières au Moyen Âge. « Ma mère vient d’une famille de tsiganes hongrois, qui vivaient dans la forêt et qui jouaient de la musique toute la journée ». Tous ont disparu dans des camps nazis. C’est dire si David était ému le jour où il a joué le Concerto inédit de Schulhoff (compositeur juif, homosexuel et communiste, exterminé en 1942) au Lincoln Center de New York, sous la direction de James Conlon. Énorme succès, critique dithyrambique dans le New York Times. « La réaction du public m’a fait chaud au cœur : tant d’amour pour une œuvre totalement inédite ! »
Il ressent une joie enfantine à faire connaître ce qui ne l’est pas : « Sur les 626 œuvres de Mozart, on en connaît trente ! Et on joue toujours les mêmes ! » Il s’est fait un nom avec des concertos du jeune Mozart (Vanguard) et il joue les 27, avec des cadences écrites par lui. Car il compose, improvise et dirige aussi. En fait, s’il a l’air d’ouvrir une nouvelle voie, David Greilsammer tend la main aux artistes de la Renaissance et renoue avec une liberté qui s’est perdue avec le temps.
Voici son programme :

1. Mozart, la flûte enchantée, ouverture (par Jacobs)

2. Rameau, Platée, Ouverture (Minkovski)

3. Mozart, air « Parto Parto » de la Clémence de Titus (Jacobs)

4. John Cage Sonate pour piano préparé no. 5

5. Mozart, concerto pour piano no. 18 en si bémol majeur, 2eme mouvement
(Perahia)

3 madeleines:

1. Keith Jarrett- over the rainbow (bis du ‘live at la scala’)

2. Ravel, concerto en sol, 2eme mouvement (Michelangeli)

3. Mozart, sonate en la mineur pour piano, 3eme mouvement (Lipatti)

la vie:

Mozart, Concerto pour clarinette, 2eme mouvement

la mort:

Janacek, sonate pour piano, 2eme mouvement, « la mort »

L’amour:

Debussy, Pelléas et Mélisande, act 1, introduction