«CLAUDE» OU L’AMOUR EN PÉNITENCE

« Claude », c'est d'abord la rencontre d'un compositeur, Thierry Escaich et de Robert Badinter, auteur du livret, ancien garde des Sceaux, dont le nom est définitivement associé à l'abolition de la peine de mort en France. Ils signent un opéra, tragique et engagé, contre une société impitoyable.

Pour sa saison 2012-2013, l’Opéra de Lyon avait eu la bonne idée de proposer Claude, nouvel opéra sur un livret de Robert Badinter d’après un court récit de Victor Hugo, Claude Gueux. Ce personnage a existé et s’est retrouvé condamné dans la Centrale de Clairvaux où il a connu un ami, Albin, a tué le directeur des ateliers de la prison, et a été condamné à mort à Troyes, après un quart d’heure de délibéré et guillotiné. À l’origine, l’ancien ministre de la Justice voulait adapter ce texte passionné de Victor Hugo, qui n’est pas une nouvelle, ni un essai, mais une forme hybride, parfois proche du pamphlet. Hugo a composé le personnage à partir d’un fait divers qu’il avait lu dans un journal en 1832. Robert Badinter a voulu en savoir plus. Il a demandé aux archives de l’Aube de retrouver le dossier du procès pour connaître la réalité des faits. Badinter a alors découvert que Claude Gueux n’avait rien du héros de Victor Hugo, qui annonce Jean Valjean.
En réalité c’était un voleur. Dans son livret un peu didactique, mais très bien découpé, Badinter a finalement transformé Claude Gueux pour en faire un homme révolté contre toutes les formes d’injustice, à la Camus. En toile de fond, il a placé le contexte de la révolution industrielle et de l’insurrection des canuts de Lyon. De son côté, pour son premier opéra, Thierry Escaich a longtemps cherché le bon sujet. Avant de rencontrer Robert Badinter, il a eu le temps de réfléchir à la forme lyrique, à ses contraintes et ses besoins dramaturgiques. Et selon lui, un bon livret, au-delà de ses qualités narratives, doit avoir une dimension mythique. Là, il y avait une très intéressante tension psychologique entre les deux personnages principaux, Claude et le directeur, aussi une histoire d’amour entre Claude et Albin. De la rencontre entre Robert Badinter et Thierry Escaich résulte donc cet opéra pour voix d’hommes et choeurs. Captée pour la télévision par Vincent Massip, la mise en scène glaçante d’Olivier Py bénéficie désormais d’une publication en DVD. Comme nous l’indiquions dans le n° 152 de Classica au moment de la créa- tion, l’histoire est retranscrite sur scène dans toute sa violence tragique, et se pare d’une dimension rituelle, quasi sacrée. Les jeux de lumière et de caméra rendent cela encore plus fusionnel et bouleversant. Se déroulant entièrement dans la prison, avec quelques échappées bienvenues dans l’imaginaire, Claude développe en une heure et vingt minutes une incroyable tension psychologique, qui alterne, au gré de l’invention du compositeur, avec un lyrisme noir, mystérieux. La condition misérable des prisonniers, le tumulte des machines, le choc des rapports humains, le sadisme du directeur, les rêveries nocturnes de Claude, l’ambiguïté d’Albin, mi-ange, mi-démon, la brusquerie du meurtre du directeur, l’absurdité du procès, l’exécution sur fond de réjouissances populaires : à force de réalisme, ont atteint au mythe. Alors, puisque cette production exemplaire, parfaitement dirigée et distribuée, n’a pas encore été reprise, le DVD est là pour révéler une oeuvre majeure de notre temps, à découvrir absolument.