Choeur d’ombres

Le 25 février 1862, en pleine Guerre de Sécession le couple présidentiel donne une réception à la ¬Maison-Blanche. Mais ni Lincoln ni son épouse Mary ne profitent de la fête. Au premier étage, leur fils Willie, 12 ans, s’agite dans son lit, brûlant de fièvre.

Toute la nuit, tandis que les invités profitent du buffet fastueux, les parents morts d’inquiétude, font des allers retour entre la chambre et la salle de bal. En vain. A 5h du matin, alors que les derniers invités ivres partent enfin, le petit garçon succombe à la fièvre typhoïde.

On raconte que le soir même, Abraham Lincoln, dévasté par le chagrin, marcha seul vers le cimetière d’Oak Hill, s’agenouilla à même la terre et ouvrit le cercueil pour prendre une dernière fois ce fils qu’il avait chéri contre son coeur …

C’est cette histoire bien réelle qui a inspiré à Georges Saunders ce magistral roman choral aux confins du fantastique.

Car le petit Willie après avoir rendu l’âme, arrive au Bardo, cet espace-temps dont les bouddhistes pense qu’il est un état de transition entre la vie et la mort. Une zone intermédiaire qui pourrait faire penser au purgatoire chrétien.

Dans ce lieu gothique, s’agitent les âmes des morts récemment enterrés. Une véritable cohue de spectres de tout genre pris au piège entre deux mondes : des maîtres et des esclaves, des riches et des pauvres, des noirs et des blancs dont les voix se croisent dans la plus grande confusion.

Pour rendre compte de cette cacophonie, George Saunders invente un procédé romanesque aussi inédit qu’audacieux. Il procède par collage. Paragraphe après paragraphe, il empile des bribes de phrases – citations issues de livres bien réels ou pures inventions – dans une polyphonie étourdissante.

Tour à tour drôle ou déchirant ce chœur d’ombres errantes a valu à son auteur le prestigieux Man Booker Prize en 2017. Un livre puissant et d’une extrême originalité, même s’il peut sans doute dérouter.

Lincoln au bardo, George Saunders, Ed°Fayard

 

E.F