« Carmen », retour aux sources

Six ans après leurs « Troyens » mythiques, John Eliot Gardiner et Anna Caterina Antonacci se retrouvent pour « Carmen » à l'opéra-comique.

A quoi ressemblera votre Carmen ?
J. E. G. – Fidèle à l’originelle, je l’espère ! C’est-à-dire celle qui naquit ici même, à l’Opéra-Comique – évidemment sans les récitatifs lourdauds de Guiraud. Quelle chance de pouvoir la monter dans ce cadre ! Les productions de Carmen fleurent trop souvent la carte postale. Ici, les proportions de la salle et l’ambiance conviennent idéalement à l’ouvrage. Ce sera non pas minimaliste, mais intime.
A. C. A. – Oui, assez dépouillé et avec un décor très intelligemment conçu.
J. E. G. – Les dimensions de la salle permettent à Anna Caterina de chanter avec toutes les couleurs et les nuances qu’on lui connaît.
A. C. A. – Impossible pour moi de la chanter comme aux Arènes de Vérone !
Quelle image avez-vous de Carmen l’un et l’autre ?
J. E. G. – Pour moi, elle correspond exactement a l’image qu’ont les hommes de la femme fatale – à la fois ange et putain.
A. C. A. – Ces deux facettes sont en elle.
J. E. G. – C’est une personnalité indépendante, fière et sensuelle.
A. C. A. – C’est aussi une femme qui commande et exerce une autorité totale sur les autres. C’est elle le cerveau de la bande de contrebandiers, c’est elle qui les guide. Chez Mérimée, elle apparaît comme la vraie chef qui impose la stratégie.
Anna Caterina, y a-t-il longtemps que vous pensez à ce rôle ?
A. C. A. – Non, pas du tout. La première partie de ma carrière était à l’opposé de ce genre de personnage. Personne ne me l’aurait proposée. A vingt-cinq ans je me disais : " Ça n’est pas possible, une Carmen de cinquante ans ! " Eh bien finalement si, puisque j’y suis !
J. E. G. – Tant mieux ! Anna Caterina oscille entre les sopranos et les mezzos. C’est une soprano dramatique aux couleurs de mezzo.
A. C. A. – Oui, mais pour moi Carmen ne se pose pas en terme de tessiture : qu’elle soit soprano, mezzo ou contralto, elle doit être avant tout une actrice qui chante. C’est un caractère plus qu’une voix. Un peu comme Charlotte dans Werther : la voix suivra.
J. E. G. – Comme Cassandre ou Didon. Ce sont des personnages acteurs.
A. C. A. – Autrefois, on faisait moins attention à ces typologies vocales un peu étroites et réductrices. Aujourd’hui, il y a même un certain acharnement – surtout en Italie, croyez-moi – : vous trouvez les sopranos légers, les sopranos un peu moins légers, les ¾ légers, etc. [Rires.] J’ai beaucoup souffert de cela à mes débuts. Je devais absolument entrer dans une catégorie.
Quels sont vos premiers souvenirs de Carmen, l’un et l’autre ?
A. C. A. – Carmen est le premier opéra que j’aie vu sur scène à Bologne, dans les années 1970, avec Viorica Cortez. Par la suite, j’ai écouté un certain nombre de chanteuses – notamment Ebe Stignani : une voix impressionnante et de toute beauté, mais une sorte de carabinier à moustache ! Sa " Habanera " était ogresque ! Enfin je garde un souvenir très fort des deux bis donnés par Teresa Berganza lors d’un de ses récitals à la Scala ; sa " Habanera " et sa " Séguedille " étaient d’une légèreté prodigieuse ; elle y était à la fois charnelle et suprêmement élégante.
J. E. G. – Personnellement, mon premier souvenir de Carmen était au Covent Garden dans les années 1960. Solti y dirigeait Berganza et Gedda, et je fus ébloui, à l’instant même, par le chic, l’élégance et l’exotisme de l’ouvrage…
Après Carmen, que dirigerez- vous à l’Opéra-Comique ?
J. E. G. – Pelléas et Mélisande la saison prochaine, puis la version française du Freischütz, avec les récitatifs de Berlioz. Ensuite, un spectacle proposant dans la même soirée Pygmalion de Rameau et L’Enfant et les sortilèges de Ravel.
Pour finir, dites-nous dans quel rôle vous aimeriez diriger Anna Caterina Antonacci ?
J. E. G. – La Messagère dans Orfeo, Ottavia du Couronnement de Poppée. Et puis des Rossini sérieux.
A. C. A. – On ne les fait plus assez, c’est bien dommage. Je pense à Ermione, une partition stupéfiante, qui se distingue de nombreux Rossini par son incroyable modernité.
J. E. G. – Et j’aimerais aussi l’entendre dans Tosca.
A. C. A. – Ah ! si j’avais la voix ! [Elle sourit.] A ce compte-là aussi, pourquoi pas Lady Macbeth ?