Boltanski à l’épreuve du temps

À 75 ans, Christian Boltanski n’aurait-il pas fait son temps  ? 35 ans après sa première rétrospective au Centre Georges Pompidou, il revient jusqu’au 16 mars 2020 avec une nouvelle exposition. Pensée comme un chemin initiatique à travers l’œuvre de l’artiste, cette déambulation a été conçue comme une « œuvre en soi » et une tentative d’art total.  

 

Faire son temps  ? 

 

Christian Boltanski est un homme âgé. Il y a 10 ans, l’artiste a vendu sa vie en viager au collectionneur et riche David Walsh. En échange d’une rémunération mensuelle, l’australien filme 24h sur 24h l’atelier de Boltanski. Le milliardaire avait parié une mort prochaine de l’artiste. (D’ici 8 ans en 2015). Le pari est perdu et les heures de films s’accumulent dans des serveurs. Le créateur revient avec une exposition monographique au Centre Beaubourg. Christian Boltanski est l’artiste français qui incarne peut-être le mieux l’utopie fondatrice de se haut lieu de l’Art moderne  : la correspondance entre les arts. A la fois photographe, peintre, plasticien, sculpteur et cinéaste : son travail revêt une multitude de formes artistiques. « Faire son temps » propose aux visiteurs une méditation sur l’écoulement du temps. L’équivocité du titre de l’exposition contient tous les paradoxes du travail de Boltanski et reflète un certain humour, cher à l’artiste.  Pour un objet, « faire son temps » revient à dire qu’il est usé. Pour une personne, on dit qu’« elle a bien vécue ». Faire son temps, le sien. Pas celui d’un autre. Nous avons une quantité de temps déterminée, contenue entre un « Départ » » et une « Arrivée », deux installations lumineuses qui délimitent le parcours de l’exposition. Deux bornes de l’existence entre lesquelles nous devons agir ; nous humains  Oui, mais faire quoi ?  

 

Boltanski : un art de la mémoire 

 

L’exposition s’ouvre sur une agonie, celle de  « L’homme qui tousse », l’un des premiers films de Boltanski (1969). On y voit un homme seul, assis, vociférant et crachant du sang. « Au début de la vie de chaque artiste, il y a un trauma » dit Boltanski. « As-tu vomi ? » nous demandera plus loin dans l’exposition un personnage de son installation Prendre la parole (2005). Enfant de la Libération, l’inconscient de l’artiste est pétri des récits familiaux de la Shoah. Son œuvre ne se focalise pourtant pas uniquement sur ce drame historique. Christian Boltanski ambitionne de parler de la douleur humaine universelle et d’évoquer la fragilité de l’être. Ces « Animitas blancs » évoquent les autels que les Chiliens édifient aux bords des routes à l’endroit des accidents, « La dernière Danse » évoque un naufrage d’hommes et de femmes qui fuyaient un régime fasciste… Christian Boltanski estime que la fonction de l’art est de créer des émotions et de poser des questions. Son œuvre interroge les rapports entre la présence et l’absence, la mémoire et l’oubli.  

 

Une vision humaniste de l’art

 

Son « Album de photos de la famille D. » interpelle des visiteurs qui se demandent si l’artiste en connaissait les membres. Une conversation s’est créée autour du catalogue d’exposition : « Vous savez s’il les connaissait ? Je pense, oui… »  Il ne s’agit pourtant pas de la famille de l’artiste, mais de celle de son ami Michel Durand. Mais cela importe peu, cette famille aurait pu être la nôtre. Car pour Christian Boltanski, tous les humains sont prodigieux. Même les anonymes méritent leur musée. La cimaise est peuplée de portraits d’inconnus presque effacés, symbole du temps qui passe. L’artiste est fasciné par le paradoxe de la condition humaine  : on se ressemble car on est tous uniques. Bien que remarquable, on finit par être oublié. La photographie constitue donc peut-être la seule preuve de notre passage sur terre, un « ça a été ». Cette vision humaniste irrigue l’ensemble de son œuvre. Comment représenter le temps, notion intangible par excellence ? Probablement par les petits dérisoires (une mèche de cheveux, une lettre, un prospectus… Vitrine de références), qui, mis bout à bout, font une existence. Ce misérable petit tas de secret qu’on met dans des boites à biscuits, ce « coffre-fort du pauvre » (Les Suisses-Morts, 1991). 

 

 

Pour l’artiste, plus on a d’informations sur quelqu’un et moins on le connait. A l’heure où les Big Data enregistrent et mettent en relation la palanquée de traces numériques que nous laissons sur le web, la thèse de Boltanski ouvre des pistes de réflexion sur notre société numérique. Que restera-t-il de nous après notre mort : des selfies ? des likes ? Des notations ? Des commentaires Facebook ? Des notes vocales… Beaucoup de choses. Rien, finalement. Boltanski sera peut-être encore là dans quelques années pour répondre à ces questions.  

 

Arthur Barbaresi 

 

« Faire son temps », jusqu’au 16 mars au Centre Pompidou. Tous les jours sauf le mardi, de 11 h à 21 h. 

 

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