Bedrich Smetana « À LA RECHERCHE DU PAYS PERDU »

Créateur de l'opéra tchèque, auteur du célèbre cycle "Ma patrie", Smetana fut le premier compositeur à donner une voix aux peuples d'Europe centrale. D'autres allaient suivre.

Le jeune garçon qui, au cours des années 1830, dansait au Pavillon des bals et concerts, un bâtiment toujours visible à Prague, sur l’île Zofie, fut également enchanté d’y applaudir pour la première fois Franz Liszt et Hector Berlioz dirigeant leurs propres oeuvres. Déjà danseur et pianiste accompli à l’âge de seize ans, Smetana, qui n’avait pourtant pas été un élève brillant à l’école, s’était passionné pour le piano et le violon, encouragé par son père, assez bon violoniste et brasseur du comte Waldstein. En raison de son activité, ce père se déplace souvent, passant d’un village à l’autre, ce qui ne nuit pas pour autant à l’enseignement musical de son fils qui s’intéresse très tôt à la danse, comme le montre ce Galop en ré majeur pour piano composé à huit ans. Huit ans plus tard, c’est la Polka de Louise en mi bémol majeur où, adossés aux airs populaires, s’affirment avec plus de fermeté ses talents de compositeur. Après Liszt et Berlioz, c’est au tour de Robert et Clara Schumann de venir dans la capitale tchèque en 1847. " Prague, pour ce garçon agité de seize ans, écrit Guy Erismann, biographe de Smetana, fut effectivement une révélation. Mieux que partout l’Histoire était sculptée dans la pierre. "
Les concerts de l’île Zofie, dirigés par Liszt dans cette salle si élégante du Pavillon des bals et concerts en mars 1840, comme un mois plus tôt, dans ce même lieu, le bal "tchèque" où se concentrait l’âme patriotique au rythme de la polka : tout concourt à une formidable émulation pour une nouvelle génération d’artistes à laquelle appartient désormais Smetana. Le voici virtuose à son clavier, jouant les compositeurs en vogue : Chopin, Liszt et Thalberg, mais aussi ses propres compositions. Car son instrument privilégié est sans conteste le piano, sur lequel, à l’image de Chopin, son imagination s’épanche. Fantaisies, Galops, Mazurkas, Ouvertures, Feuillets d’albums, Bagatelles et impromptus (titre d’un recueil de huit pièces, en 1844) et surtout des Polkas jaillissent sous ses doigts. La polka, intimement liée à l’âme tchèque, symbolise pour Erismann " non seulement la joie de vivre et le sens populaire, mais aussi le drapeau du tchéquisme ". On a peine à croire aujourd’hui que cette danse traversa au milieu du XIXe siècle les frontières avec une rare fulgurance, avec son rythme binaire martelé, pour n’être supplantée qu’un demi-siècle plus tard par les nouvelles danses à la mode : le ragtime, puis ultérieurement les rythmes du jazz.
L’amitié avec Liszt
Si le nom du compositeur est encore présent aujourd’hui, c’est avant tout grâce à son si populaire et vaste poème symphonique Ma patrie et ses opéras, dont le plus célèbre est La Fiancée vendue. Mais sur un catalogue de près de trois cent numéros, il faut rappeler qu’il y en a plus de deux cents destinés au piano… Pour l’heure, au cours de ces années 1850, Smetana s’attelle à une partition d’envergure… pour orchestre, une Première Symphonie, baptisée " triomphale " à l’occasion des noces du jeune empereur François-Joseph et de la princesse Elisabeth de Wittelsbach ("Sissi"). Affirmant sa foi en l’unité et la protection de l’Empire austro-hongrois, ou plus simplement cherchant à se faire connaître comme représentant officiel de la Bohême, il cite dans trois des quatre mouvements de sa partition l’hymne autrichien dû à Haydn.
Ce premier essai, en réalité quatre mouvements quasi indépendants et autant de poèmes autonomes, obtint un succès poli au cours d’un concert- fleuve en février 1855 à Prague. Cinq ans plus tard, à Göteborg, toujours sous la baguette du compositeur, la symphonie fut accueillie avec plus d’enthousiasme. Impossible de ne pas entendre dans la déploration du Trio en sol mineur, composé à la même époque, l’écho de la tragédie qui le frappa : la perte de sa fille, morte à quatre ans et demi. Avec les deux beaux quatuors à cordes (1874 et 1884) et le trio, la musique de chambre est pour le compositeur la voie du secret, le journal intime et romantique des épreuves d’une vie intense. L’amitié avec Liszt, de treize ans son aîné, se conforte avec les séjours à Prague du musicien des Années de pèlerinage venu y diriger sa Messe de Gran. Indubitablement, le grand aîné est le modèle du Tchèque. Au cours de ces années 1850, Wagner est tout autant apprécié des Pragois, avec les exécutions successives du Vaisseau fantôme, de Tannhäuser puis de Lohengrin. Mais les nationalistes conservateurs n’aiment guère les jeunes loups admirateurs de Wagner. Saisissant l’opportunité d’une invitation de la ville de Göteborg qui cherche un directeur musical, Smetana s’exile en Suède en 1856.
Une nouvelle vie commence. Il dirige Elias de Mendelssohn, le Requiem de Mozart, Le Paradis et la Péri de Schumann, tout en continuant à composer pour le piano. À l’instar de l’ami Liszt, il se lance dans Richard III, poème symphonique inspiré de Shakespeare. Avec Le Camp de Wallenstein d’après Schiller (1859) et Hakon Jarl, inspiré par la figure du héros norvégien, Smetana concrétise une trilogie qui n’a rien à envier aux modèles berliozien et lisztien. La fougue et la maestria prétchaïkovskiennes qui les animent sont ici gouvernées par " une solennité patriotique, toute gonflée de fierté historique " (Erismann) qui préfigure le brio de Ma patrie.
Le projet de Théâtre national
En 1861, de retour à Prague, Smetana va participer au projet de Théâtre national tchèque, à l’ombre des Habsbourg. Inauguré en 1862, le Théâtre provisoire (en activité jusqu’à l’ouverture du Théâtre national en 1881) lance un concours afin de susciter la composition d’un opéra national. Avec la consigne de mettre en valeur les chansons populaires tchèques et slovaques, le musicien se lance dans l’écriture de sa première oeuvre scénique, Les Brandebourgeois en Bohême, créée en janvier 1866, dont le sujet, historique ­ la Bohême au cours des âges ­, évoque l’instabilité de la Bohême contemporaine. " Cultiver l’art du pays est la première et la plus belle mission de notre Opéra ", affirme le jeune compositeur. Malgré de belles pages, ce n’est pas cet ouvrage qui retient l’attention, mais le suivant, plus léger, La Fiancée vendue, composé rapidement et créé quatre mois plus tard en mai 1866. Au-delà des révisions (quatre versions différentes), c’est celui qui impose Smetana dans le monde lyrique.
Si on a pu y voir, à tort, des éléments folklorisants ­ malgré une bribe de mélodie populaire dans la danse " Furiant " à l’acte II ­, en revanche c’est plutôt l’opéra français, italien et allemand qui coule dans les veines de cette Fiancée altière, qui symbolise la naissance d’un style éminemment tchèque face à la culture dominante allemande. " La Fiancée vendue a ouvert la voie à l’opéra léger tchèque. On peut dire que Smetana a créé le genre ", écrivit Dvorák en 1872. Tout a été dit, ou presque, sur le charme irrésistible de cet opéra, sa furia tchèque, la beauté imparable de ses airs et le caractère profondément enjoué d’une partition qui est, malgré son âge respectable, toujours restée à l’affiche des scènes internationales, chantée aussi bien en tchèque qu’en croate, allemand, anglais, français et italien ! C’est dire la popularité de cet ouvrage " à la fois joyeux et en même temps très profond, sur la destinée ", remarquait Nikolaus Harnoncourt.
Renouveau symphonique
Nommé à la tête de l’Opéra tchèque en 1866 ­ poste qu’il assumera huit ans ­, Smetana compose Dalibor, son troisième ouvrage lyrique, inspiré d’un héros tchèque de la fin du XVe siècle, pas moins réussi que La Fiancée vendue. Si le recours au leitmotiv wagnérien fut perçu à sa création en 1868 comme antinational, en revanche sa reprise, quelque vingt ans plus tard, par le même Théâtre national fut couronnée de succès, avant que Gustav Mahler le dirige au Stadt-Theater de Hambourg en février 1896 et le reprenne l’année suivante à Vienne, cette fois comme directeur de l’Opéra. Plus proche de Beethoven par son thème voisin de celui de Fidelio et de Wagner par ses accents dramatiques, cet ouvrage mériterait sans aucun doute d’être redécouvert sur les scènes occidentales.
Avec Libuse (1872), Smetana ­ qui utilisait à son propos le terme français de " tableau " ­ se situe entre Berlioz et Wagner. La perte soudaine de l’ouïe le contraint à abandonner sa charge à l’Opéra. Il négocie un arrangement où, contre une pension modeste, il accepte que le Théâtre représente ses ouvrages sans recevoir de droits d’auteur. Mais l’imagination demeure intacte ; pour preuve, l’ouvrage suivant, Les deux veuves (1874), qui, en rupture avec les deux précédents, renoue avec la veine comique de La Fiancée et les trépidations de la polka. Il faudrait encore évoquer les trois derniers ouvrages lyriques, tous dans la veine comique : Le Baiser (1876), suivi du Secret (1878) et du Mur du diable (1882), dont l’action s’appuie à chaque fois sur une légende de Bohême. Très féru de mise en scène, le compositeur accordait une place prépondérante au spectacle, sachant à chaque fois mettre en valeur les voix solistes, distribuant de manière équitable solos, duos, trios, etc., comme le choeur, toujours bien présent.
Alors, Smetana, fondateur de l’opéra tchèque ? Assurément, mais avec son cycle symphonique Ma patrie, constitué entre 1874 et 1878, il ouvre la voie d’un renouveau symphonique où s’engouffreront son compatriote Leos Janácek et le Hongrois Béla Bartók : une identité spécifique, fondée sur un socle populaire. Qu’on écoute le chant orphique de la harpe qui ouvre le premier mouvement "Vysehrad" pour s’en convaincre : nous voici plongés dans un monde fantastique, une suite de tableaux tournée vers l’expression la plus vivante, joyeuse et colorée et, pour reprendre la formule évocatrice de Guy Erismann, un " sons et lumières de Bohême ".
BEDRICH SMETANA EN 5 DISQUES
MA PATRIE Orchestre philharmonique tchèque, dir. Karel Ancerl SUPRAPHONUn sens des respirations et de la narration, un naturel confondant : Ancerl gravait en 1963 la version de référence du cycle complet de Smetana avec un Philharmonique tchèque baignant dans son arbre généalogique. Pour la seule Moldau, on se tournera en priorité vers Fricsay (DG).
LA FIANCÉE VENDUE Orchestre symphonique de la BBC, dir. Jiri Belohlavek 2 CD HARMONIA MUNDI Ce bijou de l’opéra-comique tchèque a trouvé en Jiri Belohlavek et un plateau vocal où règne l’esprit de troupe (et chantant dans la langue d’origine) interprètes à sa mesure. De l’humour, mais aussi une profondeur humaine dont on n’avait pas idée dans ce répertoire.
DALIBOR Orchestre du Théâtre national de Prague, dir. Zdenek Kosler 2 CD SUPRAPHON Par cet enregistrement du "Fidelio bohémien", le regretté Zdenek Kosler nous laisse son testament musical. La distribution vocale, très Mitteleuropa, rend justice à cette intarissable veine mélodique qui suscitait l’admiration d’un Gustav Mahler.
TRIO AVEC PIANO OP. 15 Beaux Arts Trio PHILIPS Pour Smetana, il s’agissait d’abord d’exprimer un cri de douleur suite à la disparition de sa fille. Le Beaux Arts Trio au meilleur de sa forme délivre une version d’une intensité dramatique étreignante qui restitue l’urgence dramatique de cette partition composée en seulement deux mois.
QUATUORS À CORDES NOS 1 ET 2 Quatuor Prazak PRAGA Le Quatuor n° 1 " De ma vie " doit sa célébrité à son caractère biographique, le déchirant mi aigu du finale marquant l’irruption de la surdité. Mais c’est dans le diptyque en son entier que les Prazak s’imposent par leur restitution parfaite du lyrisme bohémien, véritable ressac à émotions.