« Barcarolle op. 60 » de Frédéric Chopin

La « Barcarolle » est une des toutes dernières compositions de Chopin, une œuvre lumineuse qui ne cherche pas les effets. Qu’on la considère comme nostalgique et rêveuse, ou plus dramatique et nerveuse, seule compte la spontanéité.

Près de deux cents enregistrements de cette œuvre " ultime " de Chopin, énigmatique et fuyante, ont été recensés. Plus d’une soixante ont été attentivement écoutés pour préparer cette écoute. Pour mémoire, des versions anciennes ne sont pas à négliger, malgré la qualité précaire de la prise de son, comme Benno Moiseiwitsch (APR et Brilliant, 1941), Dinu Lipatti (EMI, 1948) et William Kapell (RCA-BMG, 1953). Alfred Cortot n’est pas à oublier, d’autant que le report est superbe (EMI, 1933), ainsi que Vladimir Sofronitzki (Melodyia ou Philips, 1960), Ivan Moravec (Philips, 1969), Georges Cziffra (EMI, 1975), Vlado Perlemuter (version I : Accord, 1962 ; version II : Nimbus, 1974). À un demi-siècle de distance, Marcelle Meyer est impressionnante par sa vitalité, qu’une très grande maîtrise corsète toutefois quelque peu – il s’agit d’un enregistrement de studio, vraisemblablement de la fin des années 1950 (Tahra).
Honneur avant tout à l’un des plus célèbres interprètes de l’œuvre, Arthur Rubinstein, dont l’" Arthur Rubinstein Collection " en 81 volumes (RCA-BMG) avait rassemblé en 1999 pas moins de six versions, respectivement enregistrées en 1928 (vol. 4, version II), 1946 (vol. 16, version III), 1957 (vol. 29, version IV), 1962 (vol. 46, version V) et 1964 (récital à Moscou, vol. 62, version VI), sans oublier le report d’un rouleau de 1922 (Dal Segno, version I). De ses lectures d’un engouement constant, nous avons retenu la prise studio de 1962 (version V). Moins chopinien, son " rival " Vladimir Horowitz jouait cependant volontiers cette pièce, en particulier en concert. Aux deux " live " de Carnegie Hall (version I, RCA, 1947 ; version II, RCA, 1957), nous avons préféré l’interprétation tardive de 1979 (III, RCA), également en lice pour notre écoute finale.

Déceptions

De grands artistes méritent l’attention, même s’ils ont été écartés pour l’écoute finale. C’est le cas des interprétations tardives de Jorge Bolet (Decca, 1986) – d’une lenteur quasi brisée -, d’Alicia de Larrocha (RCA, 1997) et des Français Anne Queffélec (Mirare, 2010) et Jean-Marc Luisada – dont on préfère le second enre­gistrement (RCA, 2007). Le piano est magnifique avec Murray Perahia (Sony, 1985), Garrick Ohlsson (Arabesque ou Hyperion, 1995), Evgueni Kissin (RCA-BMG, 1998) et Nelson Freire (Decca, 2004), mais il man­que un petit quelque chose…Côté déceptions, on pouvait s’attendre à ce que Sviatoslav Richter ne laisse pas indifférent ici. Hélas, dans les quatre enregistrements écoutés, des trois " live " (I : BBC Legends, 1961 ; II : BBC Legends, 1966 ; III : Doremi ou Orfeo d’Or, 1977) à la version officielle (IV : Decca, 1988), le pianiste se veut charmeur mais n’est pas exempt d’une certaine rigidité.Déceptions toujours, le jeu désordonné d’Yves Nat (EMI, 1953) comme de Samson François (EMI, 1966), déconcerte, tandis que Heinrich Neuhaus paraît indifférent (Talents of Russia, 1952). De plus jeunes artistes comme Nelson Goerner (EMI, 1996) et Hélène Grimaud (DG, 2004) manquent de naturel.
Outre Rubinstein et Horowitz, déjà sélectionnés, il nous restait encore dix versions bien difficiles à départager, qu’on peut classer en deux groupes de cinq. Le premier est celui des " valeurs sûres ", de fortes personnalités connues et appréciées des mélomanes : Vladimir Ashkenazy et sa finesse, enregistré à trois épo­ques distinctes (I : Testa­ment, 1957 ; II : Decca, 1976 ; III : Decca, " live " en Finlande, 1999) ; l’hallucinant Claudio Arrau, d’une noblesse grandiose et démesurée, hors du temps, avec ses silences distillés entre les notes (Philips, I, 1950 ; II, 1980) ; Martha Argerich qui, à dix-neuf ans, déployait déjà mille séductions, parfois un peu faciles (DG, 1960) ; Krystian Zimerman, impeccable et ingénieux à la fois, d’une logique si implacable dans sa gestion de l’originalité qu’il paraîtra paradoxalement prévisible à certains (DG, 1987) ; enfin Maurizio Pollini, souverain dans le déploiement des lignes (DG, 1990).

Il fallait choisir…

L’autre groupe est constitué de pianistes plus " artisans ", à la personnalité moins médiatisée que les cinq précédents, mais qui possèdent tous un art authentique et généreux : le jeune Rafal Blechacz, qui remporta le Premier prix du concours Chopin de Varsovie en 2005 en jouant la Barcarolle (Dux) ; le Français Alain Planès, qui avait su étonner par son souci d’authenticité (Harmonia Mundi, 2000) ; le Viennois Friedrich Gulda, qui a laissé trois enregistrements de l’œuvre et dont on a préféré le plus récent, extrait d’un récital donné au Festival de Montpellier (Accord, 1993) ; le Pétersbourgeois Nikita Magaloff, qui enregistra entre 1974 et 1978 une intégrale du piano de Chopin (Philips, 1976) ; et enfin un autre Russe, né à Odessa, Shura Cherkassky (vers 1960, Philips).Nous avons donc opéré un choix forcément arbitraire pour l’écoute en aveugle, consistant à retenir ces cinq derniers pianistes et à les confronter au seul Maurizio Pollini, qui a semblé le plus représentatif des membres du premier groupe, les quatre autres possédant en tout état de cause leurs " fans " inconditionnels dont les choix ne sauraient être remis en cause, même par une écoute en aveugle de Classica…

Les huit versions

L’interprétation retenue d’Arthur Rubinstein, l’avant-dernière enregistrée par le pianiste, en 1962, était-elle le bon choix ? Voilà en tout cas un interprète " qui respire " pour AD. Son jeu " habité ", à la fois posé et chantant, séduit la majorité de nos auditeurs, en particulier FM, qui loue " l’élan et la force impressionnante déployés ", même si ET, dans une recherche sur le détail, désapprouve " les phrasés secs ". Moins indulgent, PV souligne un jeu " très articulé " sans spontanéité requise. En conclusion, une interprétation trop prévisible…
Friedrich Gulda, malgré " un abus de pédale et une main gauche trop présente ", enchante AD, ainsi que PV, qui goûte " le toucher et le bel équilibre des deux mains d’une grande personnalité ". ET tempère cet enthousiasme en dénonçant " une prise de son laide, à moins que l’instrument, sans harmoni­ques " ne soit responsable… En revan­che, " le rythme de balancement des vagues, suggéré par le titre, est ici restitué avec goût " (FM).
Maurizio Pollini déclenche des réactions contradictoires particulièrement tranchées : FM et PV trouvent que l’élégance de ce piano vise à une neutralité qui annule l’identité de cette musique. La prise de son " aseptisée " (PV) aggrave le " manque d’engagement " (FM). " Superbe, mais ennuyeux ! " s’exclame PV. À l’opposé, ET et AD sont fascinés par l’équilibre et la séduction quasi vocale de ce piano " sans esbroufe, donné comme à l’opéra avec moult changements de décors " (ET). AD souligne notamment la qualité de la main gauche, " qui sait se faire entendre quand il faut et qui porte le son sans jamais forcer ".
Avec Vladimir Horowitz, ce ne sont pas deux " camps " qui vont se distinguer, mais des sentiments contradictoires que va exprimer chacun des protagonistes de l’écoute. Son rubato trop marqué gêne ET et AD. Par ailleurs, ce dernier désapprouve les choix de tempo de l’interprète et un jeu " décousu, sans atmosphère ", ce que reconnaît ET qui, pourtant, se laisse séduire par cette autorité, ce piano discontinu et " rhapsodique ", fait de " bourrasques et de tendresse ". Ce que confirme PV, qui y voit " un piano composé au fur et à mesure ". Un jeu subjectif " plus intentionnel que réel " qui a ses limites pour FM, frappé par le finale, où l’interprète " brusque les accords pour nous signifier que c’est bien la fin ".
Le jeu d’Alain Planès est plus consensuel. Seul ET n’est pas convaincu et " [s’ennuie] poliment " dans ce piano " amorti " notamment par " la pesanteur de la main gauche ". FM y reconnaît un piano " proche de celui de Chopin tel qu’il fut décrit par les commentateurs de l’époque : intimité du chant, articulation, dessin mélodique… " Des qualités que nos auditeurs retrouvent dans ce piano " calme et serein " (AD), " profond et entraînant, malgré une lenteur recherchée " (FM), et qui " s’impose par sa concentration " (PV). Une interprétation " décantée, animée d’une pulsation intérieure très nette " (PV) mais " à réserver à ceux qui connaissent déjà l’œuvre ", admet ET.

Cherkassky ose tout

Avec Rafal Blechacz, nos auditeurs se retrouvent pour louer d’un commun accord la clarté, l’élégance et la sobriété de l’interprète. Du rythme, de la profondeur, et un sens magnifi­que du " théâtre " (FM) et du " voyage " (AD), " jamais anecdotique, ni ­décoratif " pour PV. ET souligne plusieurs fois qu’il existe " bien des versions possédant plus de poids " mais avoue avoir oublié ce désagrément " tant il est contrebalancé par l’élégance des lignes ". Mais le vrai charme de cet enregistrement provient probablement de " l’engagement " (PV) et surtout de " la spontanéité " (FM) du jeune Blechacz, comparable à celle d’un improvisateur inspiré.
Nikita Magaloff crée la surprise. Son légendaire souci d’authenticité est aussitôt perçu par nos auditeurs, en particulier par PV, qui remarque, partition à l’appui, " le respect des indications de dynamique et de tempo ". Rien de précipité dans ce jeu souverain, sûr de ses demi-teintes et d’une grande clarté polyphonique, " ample et brillant " (AD), " délié et élégamment acrobatique " (FM). ET est positivement surpris par le " moel­leux d’une interprétation quasi debussyste ". Bien que peu communs, les partis pris de Magaloff parviennent à s’imposer avec " la force de l’évidence " (AD) et font donc, paradoxalement, l’unanimité de nos auditeurs.
AD avouera avoir été décontenancé par le début de la Barcarolle de Shura Cherkassky, tant " elle prend son sujet à bras-le-corps ". C’est que Cherkassky " ose tous les registres et les fond en une unité mystérieuse " (ET). On est captivé par le chant " à la fois apollinien et noueux " (FM), mais aussi par ce piano à la " sonorité aquatique, fondue et unitaire " (PV), avec " de la profondeur de champ, du suspens, de la souplesse " (ET). " Si cette barque vogue sur des eaux souvent troubles, avoue PV, même la fin, à l’optimisme presque forcé, parvient à conserver sa puissance évocatrice si mystérieuse. " Le miracle provient ici " de la simplicité et du naturel d’une personnalité " (FM) qui s’épanouit " au-delà même des formidables contrastes de plans ici révélés " (ET). Cherkassy nous prouve ici à l’évidence qu’on peut certainement oublier, au moins le temps d’une écoute, les Arrau, Argerich, Ashkenazy et autres Zimerman ainsi écartés avec moins de regrets de cette passionnante écoute en aveugle.

LE BILAN

1. SHURA CHERKASSKY
Philips 2 CD 456 742-2vers
1960
2. NIKITA MAGALOFF
Philips 13 CD 456 376-2
1976
3. RAFAEL BLECHACZ
Dux 3 CD 0066
2005
4. ALAIN PLANÈS
Harmonia Mundi 1 CD HMC 901721
2000
5. VLADIMIR HOROWITZ
RCA-BMG 2 CD 74321 63471 2
1979
6. MAURIZIO POLLINIDG
1 CD 431 623-2
1990
7. FRIEDRICH GULDA
Accord 2 CD 476 1894
1993
8. ARTHUR RUBINSTEIN
RCA-BMG 1 CD 09026 63046-2
1962