« BACH, UN CHEMIN VERS LA LUMIÈRE » Entretien avec Zhu Xiao-Mei

Pianiste française d'origine chinoise, Zhu Xiao-Mei a connu à dix-sept ans les horreurs de la Révolution culturelle. La musique l'a sauvée, surtout Bach, auquel elle a consacré de magnifiques disques.

Dans quel état est-on à la fin de l’enregistrement de L’Art de la fugue ?
Épuisée physiquement (les doigts, les épaules) et intellectuellement. Je n’avais rien entrepris d’aussi difficile ! Ont suivi quelques rares concerts, mais je ne sais pas si j’aurai le courage de recommencer.
Comment avez-vous abordé l’oeuvre ? Par la lecture de la partition ou par l’instrument ?
Étant plus instinctive qu’intellectuelle, je me mets en général directement au clavier. Mais j’ai eu la chance de profiter de l’aide de Marcel Bitsch, ancien professeur de contrepoint au Conservatoire de Paris, disparu en 2011, qui m’avait réécrit chaque fugue sur quatre portées de façon à suivre en détail le cheminement.
La lisibilité polyphonique, comme la diversité des tempos, semble en effet avoir été une de vos priorités.
C’est exact car il ne faut pas donner l’impression d’entendre toujours le même thème, même s’il demeure la base de tout le recueil. J’ai écouté une dizaine de versions de L’Art de la fugue et il m’a semblé que la clarté polyphonique n’était pas toujours assez soignée. Je m’y suis donc attachée. Mais cela demande un travail terrible ! Il faut tenir certaines notes, en jouer d’autres en même temps, diversifier l’éclairage… Pour moi qui ai de petites mains, ce fut une épreuve. J’essayais un doigté, puis un autre… À tel point que j’ai désormais un problème avec le médium de ma main droite. Il est devenu mou et trébuche sur le clavier. J’ai fait des examens et personne n’a rien trouvé.
Qu’est-ce qui vous fascine dans ce recueil ?
Incontestablement la polyphonie, car en Chine elle n’existe pas. Autant dans les Variations Goldberg ou Le Clavier bien tempéré, il est possible d’évoquer des états d’âme ou des atmosphères, dans L’Art de la fugue il faut d’abord faire entendre cette écriture à plusieurs voix. Mais cela ne s’obtient pas sans peine. Durant mes premiers essais, j’étais perdue et un peu déçue : je ne voyais pas où aller. Mais au fur et à mesure que j’avançais, j’ai ressenti quelque chose d’unique, qui dépasse le sentiment humain, qui ne peut pas se décrire, qui n’est pas que de la joie : c’est une plénitude qui me poussait à continuer alors que je me décourageais, que je pensais ne pas y arriver.
Comme trouve-t-on alors le tempo ?
En prenant son temps et en jouant à chaque fois l’oeuvre dans son intégralité de façon à comprendre les rapports entre les différentes pièces. Ce n’est qu’après que je travaillais tel ou tel passage. J’avais ainsi une idée de plus en plus précise du plan.
La musique pour clavier de Bach était destinée au clavecin. Avez-vous écouté des clavecinistes ?
Oui, pour comprendre le style et ses ornementations car j’avais des complexes vis-à-vis de ces spécialistes. Mais je ne cherche absolument pas à imiter le clavecin. Un ornement sur cet instrument sonne toujours bien, alors qu’au piano, il devient vite lourd. Le piano permet en revanche, par sa possibilité de nuancer, de mieux faire entendre la polyphonie.
Entendez-vous derrière les notes du piano un ensemble plus grand ?
Oui, car je ne considère pas L’Art de la fugue comme une pièce pour clavier mais plutôt pour un ensemble instrumental et vocal nécessaire à l’interprétation des Passions : ici un choral, là un passage instrumental, ailleurs un solo. Réussir à mettre dans le clavier toutes les idées que la partition me suggérait m’a longtemps incitée à repousser le projet d’un disque. Après cinq années de souffrances intellectuelles et physiques, je me suis décidée, mais j’aurais pu encore reporter.
Qu’est-ce qui vous a donné l’élan nécessaire?
L’éditeur Accentus, qui m’a proposé d’enregistrer à Leipzig. Pour moi, l’esprit des lieux est essentiel. Être dans cette ville où Bach a vécu presque trente ans, me rendre à l’église Saint-Thomas me bouleverse et me donne une force incroyable. Pour préparer l’enregistrement, réalisé dans la salle Mendelssohn du Gewandhaus, j’ai travaillé comme une folle. Entre les prises, je me plongeais les mains dans l’eau chaude pour me soulager et pouvoir continuer. C’était vraiment très particulier !
Mais la ville d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle de Bach. Les bombardements de la Seconde Guerre mondiale en ont détruit la moitié. Et l’église Saint-Thomas a été considérablement modifiée.
Je le sais, bien sûr, mais je ne peux m’empêcher d’imaginer que je respire le même air que Bach, et cela m’émeut. Moi qui viens de si loin, j’ai l’impression que Bach m’est proche. J’ai eu le même sentiment, extrêmement fort, quand j’ai joué en juin dernier les Variations Goldberg dans l’église Saint-Thomas, à proximité de la tombe de Bach. [Ce concert a été filmé et fera l’objet d’une publication en DVD ­ Ndlr.]
Pensez-vous poursuivre l’enregistrement de l’oeuvre pour clavier de Bach ?
Oui, c’est un de mes souhaits les plus chers. Maintenant que je suis retraitée du Conservatoire de Paris, je vais sans doute pouvoir m’y consacrer et, chaque fois que je le voudrai, me rendre à Leipzig. Je me demande même si je n’irai pas y vivre une partie de l’année. Quand on pense aussi à Mendelssohn et à Schumann, quel riche passé !
Vous expliquez dans votre autobiographie, La Rivière et son secret, la place qu’occupe la musique de Bach dans votre existence. Emprisonnée en Chine durant cinq ans dans un camp de rééducation pour oublier l’influence néfaste de la musique bourgeoise occidentale, vous avez réussi à recopier Le Clavier bien tempéré. Une telle épreuve laisse évidemment une empreinte indélébile.
C’est incontestable, et je me suis souvent demandé ce que je serais devenue sans les bouleversements de la Révolution culturelle. Sans doute aurais-je joué Bach de façon différente. Cette musique qui permettait de m’échapper par l’esprit d’un environnement où les êtres humains sont traités comme des bêtes m’a toujours émue par sa dignité, par sa noblesse, par son équilibre.
Risquons un cliché : cette recherche de l’équilibre n’a-t-elle pas des points communs avec la philosophie chinoise ?
Oui, je pense qu’on peut le dire. S’y ajoutent une volonté d’humilité et de modestie pour mieux atteindre l’essentiel des choses.
Ce qui ne semble plus être les qualités essentielles de la Chine contemporaine…
En effet, le pays s’est occidentalisé. Cela dit, retrouver une richesse nationale et une santé économique ne demande pas beaucoup de temps : la Chine le prouve tous les jours. Mais rattraper le retard culturel exige bien davantage. Je crois qu’il faudra pour cela plusieurs générations.
Il y a pourtant des millions de pianistes en Chine.
Oui, certes, mais leur jeu reste souvent superficiel. On ne peut pas leur en vouloir : j’étais comme eux quand j’ai fui la Chine pour les États-Unis en 1980. Mais je dois avouer mon pessimisme : les jeunes Chinois rêvent de devenir comme Lang Lang, riche et célèbre.
C’est pourtant un pianiste prodigieusement doué, toujours désireux d’apprendre.
Oui, il reste en effet très modeste malgré sa notoriété internationale, mais je le crois victime d’un système dominé par le marketing. En fait, il est américain. À quatorze ans, il est parti au Curtis Institute de Philadelphie.