Anne Lehoërff « l’archéologie a créé une science et repoussé les limites du temps »

On dit volontiers de l’archéologie qu’elle est rêve ou passion. Anne Lehoërff en a fait son métier, sur le terrain comme en laboratoire, là où les femmes et les hommes du passé reprennent vie. Dans son Dictionnaire amoureux de l’archéologie, paru chez PLON, elle nous partage les secrets de cette science envoûtante, qui ressuscite les civilisations pour mieux apprendre à nous connaître.
Élodie Fondacci invite Anne Lehoërff pour un entretien autour de cette mystérieuse science qu’est l’archéologie.

Élodie Fondacci : Anne Lehoërff bonjour. Vous êtes archéologue, spécialiste de l’âge de bronze en Europe, un métier qui en fait rêver plus d’un. Vous partagez votre passion dans un Dictionnaire amoureux de l’archéologie, paru chez PLON. Excitation, frissons, émerveillement, attente, c’est un métier d’amoureux qu’est le vôtre.

Anne Lehoërff : C’est un métier d’amoureux où l’amour et le métier sont sérieux.

É.F : Je voudrais commencer comme vous le faites par la couverture du livre, où figurent des dessins de la Grotte de Lascaux. Vous ne les avez pas choisis par hasard, car vous dites que la Grotte de Lascaux incarne à elle seule toutes les problématiques qui sont liées à l’archéologie.

A.L : J’ai choisi cette illustration, avec ces deux taureaux qui s’affrontent, pour deux raisons. Parce que l’image est belle, et qu’il n’est pas déplaisant d’avoir en couverture une belle image, dont Lascaux fait partie, et ces deux figures en particulier. Et la grotte incarne et et symbolise tout un volet de l’archéologie du 20ème siècle dans la découverte. La magie de cette trouvaille par des adolescents et un chien. C’est un récit un peu extraordinaire au moment de la guerre. Puis, cette grotte a été étudiée, mais a également été très ouverte au public. Une grotte qui remonte à plusieurs milliers d’années a été mise en danger par nos contemporains. Des hommes qui ont pris conscience de ce qu’ils faisaient et qui ont alors essayé de trouver des solutions pour limiter les dégâts qu’ils avaient eux-mêmes créés. Je trouve que c’est intéressant parce qu’il y a tout ce cheminement entre la découverte et l’étude. Et le fait que nous, contemporains, nous héritons d’un passé dont nous devons prendre soin. Ce n’est pas forcément une mission simple et évidente, et je trouve que Lascaux l’incarne assez bien.

É.F : C’est en ce sens-là que vous dites que c’est un métier sérieux. Il y a aussi un aspect « mission » dans l’archéologie.

A.L : Mission que l’on peut tout à fait pratiquer avec passion et amour, c’est tout à fait important. Mais c’est vrai qu’il y a en effet une mission dû au fait que nous soyons des contemporains du 21ème siècle. L’archéologie, d’un point de vue professionnel et scientifique, aura bientôt quelque chose comme 200 ans. Nous héritons de vestiges du passé, soit fortuitement, soit aujourd’hui de manière beaucoup plus raisonnée, dans des fouilles que l’on programme. Cela se fait également à travers des aménagements du territoire et des constructions contemporaines. Dans le cadre de ces travaux divers et variés, nous avons une documentation qui peut être très récente, mais qui peut être également très ancienne. Nous avons la mission de l’étudier, de la conserver et de transmettre ces résultats pour les générations futures. Cela me paraît en effet très important.

É.F : Vous avez dit 200 ans. Paradoxalement une science qui s’intéresse au passé, comme la vôtre, est une science récente.

A.L : Oui, c’est une science relativement récente. Pour les sciences, 200 ans commence à faire une certaine histoire et un passé. Cette science récente est née sur le continent européen, avant d’être aujourd’hui une réalité mondiale. Pour des histoires qui sont finalement liées à l’histoire de l’Europe elle-même. D’une certaine manière, elle a d’abord pris forme dans le collectionnisme. On a découvert des vestiges du passé de l’Antiquité au moment de la Renaissance. Au moment, là aussi, où l’on faisait déjà des travaux. On s’est trouvé en contact direct avec ces vestiges du passé qui ont évidemment interrogé sur leur présence, sur leur signification. Puis, l’archéologie scientifique, accompagnée d’une ouverture des périodes, est vraiment né au 19ème siècle, lorsque toutes les sciences se sont mises en place (que ce soit la géologie, l’histoire ou l’archéologie). Chose intéressante, c’est à ce moment-là que l’on a inventé le « très très ancien », avec la préhistoire. On ne s’y attendait pas de cette manière-là. On a inventé une science et on a repoussé les limites du temps. Cela ne veut pas dire que l’on savait à l’époque dater ce « très très ancien », mais on a été bousculé dans des certitudes qui étaient celles du calendrier chrétien. Certitudes qui visiblement ne tenaient pas lorsqu’on regardait les vestiges du sol.

É.F : L’idée qui émerge assez tard est celle d’un patrimoine universel. Je ne sais si c’est un fait historique ou votre vision, mais vous la datez dans votre livre en parlant de l’aventure d’Abou Simbel, les temples égyptiens, et cette coopération internationale qui s’est mise en place à ce moment-là.

A.L : Oui, toute la deuxième partie du 20ème siècle a interrogé parce que l’histoire géopolitique a été très ouverte. On rentre dans un temps de décolonisation où l’on redessine le monde différemment. On se pose des questions d’une nouvelle manière sur les sociétés telles qu’elles sont. Pendant très longtemps, l’Europe a donné des leçons au reste du monde et a voulu le conquérir. Puis, au moment de la décolonisation suivant la 2nde Guerre Mondiale, les sujets se sont posés différemment. L’histoire des pays s’est posée différemment. Le patrimoine enfouit des pays a également été vu sous un autre angle. Il y a eu une prise de conscience mondiale d’un patrimoine de l’humanité, au sens le plus large qui soit. Une coopération s’est donc développée à l’échelle du monde. Une coopération évidemment plus forte qu’un pays seul face à ces témoignages ; surtout si le pays connaît un certain nombre de difficultés politiques ou économiques. Une coopération internationale sert tout le monde.

É.F : Puisqu’on a évoqué Lascaux, cela signifie que cette grotte n’appartient pas à la France, ni aux français, mais à l’humanité tout entière. C’est la question cruciale et politique de la restitution des biens qui est aussi posée aux archéologues.

A.L : La restitution des biens remonte à une histoire plus ancienne que celle de l’archéologie qu’on pratique aujourd’hui. Ce sont donc des biens qui sont aujourd’hui dans des collections muséales. Ces biens ont un statut de collection qu’on appelle patrimonialisée. Ce n’est donc pas du ressort des collections archéologiques que les archéologues trouvent aujourd’hui. Nous sommes sur des situations différentes, sur des statuts différents et des législations différentes. Des situations qui sont dans des domaines parfois délicats, parce que l’histoire contemporaine vient télescoper avec cette histoire ancienne. Il faut évidemment réfléchir ensemble sur ces toutes questions-là, et voir ce qui a du sens dans ces restitutions qui tiennent une place importante dans les débats. Tout le monde en est conscient, que ce soit du côté des musées, ou que ce soit du côté des gens qui continuent à fouiller. Mais aujourd’hui, lorsque l’on on a une fouille dans un pays, et il est très important de le rappeler, les vestiges qui sont mis au jour restent dans le pays. Ils ne partent plus, comme c’était le cas justement par le passé. Ils restent là où on les a découvert.

É.F : Vous le rappelez d’ailleurs, que même par le passé, celui qui trouvait cet objet le possédait et pouvait un peu en faire comme bon lui semblait.

A.L : Tout à fait, y compris en France, le propriétaire des vestiges était le propriétaire du terrain. Là aussi nous avons eu une évolution de la loi. J’ai tendance à dire que cela va avec la maturité d’une science. Avec une réflexion qui prend en considération toutes ces questions-là. Il n’est pas question de dire aujourd’hui qu’en 1850 c’était très mal d’avoir fait comme ci ou d’avoir fait comme ça. En revanche, cela est extrêmement important de tirer les leçons du passé et d’essayer de faire entre-guillemets « mieux », ou en tout cas de construire et d’avoir une réflexion.

É.F : Vous évoquez deux grands ennemis de l’archéologie et des archéologues : le tourisme et le pillage. J’ai été extrêmement surprise de voir qu’il y avait à Angkor un projet colossal de complexe hôtelier sur le temple, quasiment dans le temple-même.

A.L : Je ne sais pas où en sont aujourd’hui les discussions après la crise mondiale sanitaire, mais il y a effectivement eu un projet d’un complexe absolument gigantesque, malgré le fait qu’Angkor soit classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, et à ce titre évidemment protégé. Cela pose la question de la difficulté et de l’ambiguïté du tourisme, car il sert également les pays. Il permet aux visiteurs de voir des vestiges, j’allais dire « en vrai », un « vrai » qui nous a récemment manqué. Comme à Lascaux, des visiteurs en masse mettent en péril ces vestiges. Il faut donc trouver un équilibre entre les visites, la protection et l’étude. Un complexe gigantesque aux portes d’un ensemble aussi exceptionnel pose de vraies difficultés, et ne repose que sur des raisons économiques et non pas sur des raisons de présentation réfléchies de ces vestiges. C’est un sujet réellement important.

É.F : Pillage… parfois sans même le savoir… Vous mettez à la lettre « D » un mot que je ne connaissais pas : le « détectoriste ». Celui qui, avec un bras à métaux, fouille un peu dans le sol et trouve des pièces, etc… Cette activité est une catastrophe pour vous. Pourquoi ?

A.L : Le détectoriste est une catastrophe. Il se présente souvent comme un gentil promeneur du dimanche. Il explique qu’il fait un acte citoyen, qu’il va se promener et utiliser son détecteur comme le ferait un ramasseur de champignons, et qu’à ce titre-là, ce n’est pas un problème. C’en est un car le détectoriste n’est pas un archéologue. Il va avec son détecteur de métaux qui est en vente libre. C’est là toute la difficulté et l’ambiguïté de cet outil qui n’est pas interdit à la vente. En faisant sonner du métal, le détectoriste va gratter, et s’il cherche véritablement de l’archéologie, il commet un acte illégal. On n’a pas le droit d’utiliser de détecteurs en France à des fins de découverte archéologique. Il passe dans l’illégalité et peut être puni par la loi. Aujourd’hui, on met de plus en plus de systèmes en place pour punir les individus qui pratiquent cette détection. Pour l’archéologue et pour la science, c’est une vraie catastrophe. Parce que l’archéologie consiste de découvertes et d’objets déterrés en contexte, et cela fait partie de sa définition. L’objet est intéressant, mais c’est finalement son endroit, son enveloppe, les unités stratigraphiques dans lesquelles il était enfoui, qui comptent tout autant que l’objet lui-même. Au 19ème siècle, on sortait les beaux objets. Aujourd’hui, on est en 2021, on ne peut plus avoir cette pratique-là. Ces vestiges du passé prennent sens en contexte. Contrairement aux ramasseurs de champignons, la donnée n’est pas renouvelable. Le vestige archéologique ne repoussera pas l’année prochaine, contrairement au champignon. Une fois qu’il aura été déterré hors contexte, il sera en musée un objet parmi d’autres et ne servira finalement pas à grand-chose. Donc, oui, la détection est non seulement un acte illégal, mais est en plus un acte problématique pour la science.

É.F : Vous évoquez la figure du chasseur-cueilleur. Il est vrai qu’on l’a longtemps considéré comme l’étape primitive précédant l’agriculteur. Je constate que cela a changé et qu’on ne lit le passé qu’à l’aune de notre présent.

A.L : Oui, l’archéologue est un enquêteur du passé, c’est un homme ou une femme de son temps. Il fait donc le lien. C’est un passeur, un chercheur. Il regarde ce passé et fait à un moment donné des hypothèses. Il le regarde avec son œil de contemporain. Ce n’est absolument pas un regard passéiste. C’est un regard contemporain avec des hypothèses, des suppositions et théories, qui peuvent évoluer au cours du temps et des générations qui écrivent l’histoire de ces chasseurs-cueilleurs et de bien d’autres sujets.

É.F : Nous parlions tout à l’heure de civilisation, je voudrais que l’on revienne là-dessus. C’est une occurrence qui vous a donné du fil à retordre. On entend souvent parler de grandes civilisations, comme s’il y en avait des petites, comme s’il y avait une hiérarchie. C’est même cette notion de monde civilisé qui a mené à la colonisation. Comme si l’Europe était un idéal à atteindre, et que les civilisations restées sauvages pouvaient chercher à l’atteindre et à le copier. Cela impacte-t-il votre discipline que cette notion-là ait été remise en question ?

A.L : L’histoire du mot « civilisation » est une histoire complexe et passionnante d’un point de vue intellectuel. D’une certaine manière, c’est vrai que j’ai essayé de l’introduire de mon point de vue, puisque le dictionnaire est « amoureux ». J’ai donc mis en avant des choses qui me plaisent, puis j’ai laissé de temps en temps échapper mes agacements et mes colères. C’est vrai que l’on voit régulièrement mettre en avant le terme de « grandes civilisations », comme s’il y en avait des petites. Alors que l’archéologie est faite de grandes pyramides et de trésors en or, mais ce sont aussi des vestiges extrêmement ténus de sociétés qui sont moins bien connues que d’autres. Ce n’est pas parce que l’Europe du Nord du néolithique est un temps au cours duquel on construisait des maisons en bois, en terre, pour lequel il ne reste presque rien, que l’on peut qualifier ces sociétés de non-civilisation, ou de sauvage, de barbare ou quoi que ce soit qui soit inférieur d’un point de vue de l’Histoire. Quand je vois « grandes » ou « petites » civilisations, je me demande ce que nous sommes aujourd’hui pour qualifier les uns de grands et les autres de petits ?

É.F : L’archéologie est effectivement un sujet sensible. Dans cette période un peu complexe d’horizons nationalistes, elle peut être instrumentalisée, justement pour essayer de montrer qu’un tel ou un tel est le premier, le plus important ou le plus civilisé. Cela vous paraît-il sensible ?

A.L : L’archéologie a effectivement cette réalité. Elle est dans la cité, dans le territoire, et il y a ce côté un peu particulier qui tient au fait que la donnée archéologique est enfouie. Comme si le fait de toucher cette donnée allait révéler le vrai. Elle peut être considérée comme le Saint Graal. Pour certains, le vestige enfoui va être détourné et utilisé en témoignage comme la vérité enfouie. Ce n’est pas nouveau que l’on lise et relise le vestige et les origines de quelque chose pour leur faire dire autre chose. L’archéologie subit cela depuis longtemps et cela va d’une certaine manière avec son histoire. Néanmoins, il est vrai qu’il y a une vigilance à avoir vis-à-vis de cette instrumentalisation, ce détournement de l’archéologie qui n’est alors plus une science historique mais un moyen de faire passer une ou des idéologies, ou de les détruire. On a vu, devant les caméras, les Bouddhas de Bâmiyân exploser parce qu’ils n’étaient pas conformes à l’idéologie des gens qui les détruisaient. On élimine la trace matérielle qui dit un autre discours que celui tenu par les idéologues. C’est un volet extrêmement grave de l’archéologie qui va avec le pillage et l’instrumentalisation. Ces deux facettes vont de pair avec cette question très grave du détournement de la science. Le vestige archéologique raconte l’histoire, il n’est pas là pour être instrumentalisé.

É.F : Nous allons finir avec quelque chose de peut-être plus gai, de plus magique. Quels sont, à votre avis, les grands chantiers du futur ? Vous dites que les technologies ont beaucoup évoluées : les drones, peut-être l’exploration maritime. Tout ça n’existe pas encore complétement, mais vont ouvrir des champs nouveaux. À votre avis, où allons-nous explorer des choses qui n’ont pas encore été vues ?

A.L : C’est une question compliquée. Il y a effectivement des terrains dans lesquels nous ne sommes pas encore vraiment allés. Par exemple, pour le sous-marin, je pense aux abysses, car ce sont des profondeurs où le plongeur ne peut aller. Il faut donc toute une robotique. On commence à les explorer, mais l’on a probablement encore beaucoup de choses à découvrir. Je crois aussi, tout simplement, que l’on doit continuer à découvrir au quotidien des vestiges qui viennent complétement renouveler la documentation. Des vestiges qui semblent parfois anodins, mais qui permettent la surprise faisant partie intégrante de l’archéologie. Quand on a découvert la Grotte Chauvet, on ne s’attendait pas à la Grotte Chauvet. Ça a pourtant bousculé les datations de ces représentations sur les parois des grottes. Je crois que pour découvrir les trésors de demain et ses grands chantiers il faut continuer à explorer au quotidien, en France, en Europe, dans toutes les régions du monde, en faisant attention à en laisser pour le futur, parce qu’il faut préserver la donnée. Les méthodes de demain et d’après-demain permettront peut-être d’avoir une vision de l’Histoire que nous ne sommes pas capables d’avoir aujourd’hui. Il faut fouiller, mais peut-être pas trop et pas tout.

 

Dictionnaire amoureux de l’archéologie
Anne Lehoërff
Éditeur : PLON

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