Angela Gheorghiu, de l’inconvénient d’être né demi-dieu

Quand Angela est venue au studio de Radio Classique, elle venait de passer un long moment avec Bertrand Dermoncourt, qui avait émis des réserves sur son dernier disque dans les colonnes de L’Express. Son article n’était pas encore paru dans la version papier, mais était déjà en ligne sur Internet. Apparemment, Angela (ou l’un de ses proches) possède une alerte Google qui l’avertit de tout jugement la concernant. Elle a vertement enguirlandé le journaliste pendant plus d’une heure. Elle aurait pu refuser le rendez-vous, annuler l’interview ; elle a préféré lui dire en face ce qu’elle pensait de son article. C’est à la fois une marque de force et de faiblesse. De force parce qu’elle ne recule pas devant l’adversité. Et de faiblesse car, lorsqu’on est Angela Gheorghiu, fêtée dans le monde entier, adulée, célébrée comme elle l’est, qu’a-t-on besoin de se justifier auprès d’un « Monsieur X » comme elle l’a dit ? « Je pensais que c’était un ami », a-t-elle ajouté. Mais un critique ne peut être « un ami », sinon il ne fait plus correctement son métier. Ses lecteurs, qui sont ses juges, pourraient lui reprocher d’être complaisant envers un artiste. Il est vain de lire ce que les autres pensent de vous, car ceux qui cherchent à comprendre profondément ce que vous avez voulu faire, de quelle manière vous l’avez fait, pourquoi vous l’avez fait, sans a priori, sérieusement, de manière équilibrée, avec discernement, en connaissance de cause, sont rarissimes. C’est toujours décevant pour un artiste de lire ce qu’un critique a pensé de son travail car, même lorsqu’il est laudatif, voire enthousiaste, il va souvent axer son jugement sur des choses superficielles, anecdotiques. Même lorsqu’une personne suit depuis longtemps le travail d’un artiste, si cet artiste décide de faire autre chose, de surprendre, d’aller vers une direction nouvelle, la personne va être désorientée, déçue et ne va plus reconnaître ce qu’elle aimait chez cet artiste. Le monde est ainsi fait. Il en va de même dans un couple, pour des parents envers leurs enfants, pour des amis. C’est très difficile de comprendre véritablement l’autre sans le mettre sur un piédestal et sans attendre de lui qu’il réponde à l’image qu’on s’en est fait. Ou, en ce qui concerne un interprète, qu’il réponde à l’image qu’on se fait d’une pièce, d’une oeuvre musicale, d’un rôle, etc.
Pour autant, on peut en parler, on peut l’exprimer. Et c’est ce qu’a magnifiquement fait Angela Gheorghiu dans cette émission. Avec sincérité, intelligence, profondeur, générosité.
Elle a parlé de Maria Callas avec une grande justesse. Certes, il est toujours plus facile de parler de quelqu’un lorsqu’il n’est plus là. En aurait-elle parlé avec autant d’admiration si Maria Callas était encore vivante, si elle était une rivale et si la presse s’amusait à les dresser l’une contre l’autre comme on l’avait fait avec la Tebaldi ? La différence de caractère entre Angela Gheorghiu et Maria Callas, c’est que Maria Callas ne s’aimait pas, n’aimait pas sa voix et qu’Angela s’aime peut-être un peu trop. Mais c’est vrai qu’il y a de quoi !!! Ce qui est sûr, c’est que si Maria Callas vivait encore, elle adorerait la voix et l’art d’Angela Gheorghiu, mais qu’elle s’indignerait qu’on les compare. Non par narcissisme, mais parce que son répertoire à elle était beaucoup plus étendu, beaucoup plus vaste.
Lorsque Maria Callas a déclaré forfait, à Rome, pendant l’entracte de Norma, et que le scandale a éclaté parce que le président de l’Italie était dans la salle, elle était totalement aphone. Mais elle a très rarement annulé dans sa carrière, même lorsque sa voix répondait mal. D’abord parce qu’elle ne le pouvait pas : les directeurs de théâtres ne prévoyaient jamais aucune doublure car le public venait l’entendre elle ; la remplacer aurait provoqué une émeute. Elle s’est donc produite dans des salles hostiles, a essuyé des sifflets, des huées, en les affrontant courageusement. Elle avait aussi l’humour de respirer les radis qu’on lui jetait à la Scala de Milan comme si c’étaient des fleurs, à moins que ce ne fut un signe de sa myopie. Annuler une représentation parce qu’elle pensait ne pas être à la hauteur de l’idée qu’elle se faisait d’elle-même était impensable pour Maria Callas. Quitter la scène à cause d’un ou deux sifflets en pleine représentation était impensable pour Maria Callas. La colère qu’elle devait ressentir nourrissait son personnage et lui inspirait des accents vindicatifs, des couleurs de fauve blessé…
Tout cela pour dire qu’on ne peut pas comparer. Mais que cela ne nous empêche pas d’admirer infiniment le talent d’Angela Gheorghiu, de l’aimer, et de remercier Dieu, ou la Vie, ou quel que soit le nom qu’on lui donne, de nous avoir offert une telle merveille de la nature. Et merci à Angela de nous avoir offert un Passion Classique parmi les plus beaux depuis la création de cette émission.
Voici son programme :
Johnny Raducanu:

Gica Petrescu:
http://www.youtube.com/watch?v=sskYVgbv_E8&feature=related

Barbara Streisand:

Virginia Zeani – aria « Qui la voce » from Bellini’s « I Puritani »

Roberto Alagna – La Wally de Catalani

and the duet « Habanera » from Bizet’s « Carmen » with Angela and Maria Callas from the new CD!