André Suarès : « Sur la musique »

C’est une rareté de taille : une des « pensées sur la musique » du grand écrivain André Suarès (1868-1948), réunies pour la première fois en un livre qui paraît chez Actes Sud. Voici la LXXVIe, consacrée à Beethoven et intitulée « La Beauté contre la IXe Symphonie ».

La musique est-elle, oui ou non, l’art des sons ? Une poésie qui s’exprime par des moyens sonores ? Est-il un art qu’on puisse abstraire des moyens nécessaires à son expression ? Moins le charme qu’on y trouve, est-il une œuvre d’art vraiment grande et belle ? L’art est un enchantement, qui tire l’homme de l’objet commun et de sa propre condition pour l’élever à un bonheur plus pur, à une vie toute libre, où il est délivré de lui-même et bientôt de tout le reste, enfin sorti de ses chaînes, hors les liens de l’espace et du temps. Je compare l’artiste dans son œuvre, et l’homme qui la goûte à saint Pierre, que l’Ange prend par la main et tire de sa prison. Chaque art a les moyens de sa délivrance. L’œuvre n’est grande et belle que si elle charme, si elle délivre le prisonnier. Il faut donc qu’elle puisse plaire et toucher par les moyens qui lui sont propres. L’émotion et la volupté sont aussi nécessaires à l’art qu’à l’amour. Si l’expression ne réussit ni à charmer ni à émouvoir le témoin, l’œuvre d’art n’a ni beauté ni sens même. Un poème sans harmonie et sans nombre ne sera jamais un chef-d’œuvre de la poésie. Une peinture sans forme et dont la couleur agace, blesse ou ne flatte pas les yeux, ne pourra jamais être un modèle dans l’art de peindre. Une musique sourde ou brutale, qui ne donne aucun plaisir à l’oreille, qui l’ennuie et finit par lasser à force de redondance, de bruit ou de monotonie, ne sera jamais une grande œuvre de la musique. En art, on gagne le cœur par la voie des sens, et la pensée par le cœur. Il arrive parfois que la pensée mène au cœur, par l’émotion qu’elle provoque ; mais rien n’est plus rare. La route n’est pas naturelle. D’ailleurs, elle est presque réservée à la seule poésie, art du langage, en vers ou en prose. Le plus difficile pour l’homme du langage est d’obtenir l’émotion. Il n’y atteint, si grande soit la pensée, que s’il lui donne une forme unique, réussite merveilleuse où concourent la beauté de l’expression, l’harmonie des mots, et un certain ordre incalculable, venu du cœur aussi, qui est proprement le style.
Moins un art est défini en pensée, peu précis, éloigné de la notion, étranger à la logique intellectuelle, plus il attend du charme, de la plénitude et du bonheur de l’expression. Cet art est certainement la musique. Elle ne vise d’abord pas la pensée, bien que toute grande œuvre en doive être pleine et y conduise. Mais en musique, c’est le cœur qui viole l’esprit ; dans l’art d’écrire, la pensée au contraire viole et séduit le sentiment.
De là, que les gens de lettres, si peu musiciens, parlent si mal de la musique ; et de celle qu’ils prétendent aimer et admirer le plus, ils traitent encore plus faussement que d’une autre. Leurs commentaires sont toujours en fonction d’une pensée, qui doit faire naître ou comprendre le sentiment. Ils ignorent que penser en musicien exige une marche exactement contraire.
Il n’est donc pas étonnant qu’ils se soient fait une idole de Beethoven, et que le culte de ce dieu leur semble toujours nouveau : ils ne sont en retard que de cent ans. La grandeur de Beethoven, qu’on ne peut contester sans ridicule, est de plus en plus littéraire. Elle a le sort de toute éloquence. Plus elle est parlante à une époque, moins elle parle à une autre. L’éloquence en art n’est pas la vie, mais la momie.
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Musicalement, la grandeur de Beethoven lui survit ; mais sa beauté se délite chaque jour. La Messe en Ré et la Symphonie avec Chœurs sont deux très grandes œuvres ; mais l’une et l’autre inégalement déplaisantes et manquées. Beethoven est sourd, et il nous force à ne jamais l’oublier. Dans le premier temps de la Symphonie avec Chœurs, on voit bien ce qu’il a voulu faire, ce plan d’une grandiose bataille de sentiments ; mais presque partout le trait est dur, épais, d’une insistance rebutante ; l’orchestre est gris, morne, terne, sans flamme et sans couleur ; la force est partout, et partout sans effet, sauf en deux admirables passages : la mystérieuse, la murmurante Durchfuerung, et les dix-huit mesures qui amènent la péroraison.
Que dire du Scherzo ? Il aurait pu être un chef-d’œuvre, s’il eût été mieux orchestré. Qu’on imagine Weber y mettant la main : Weber a déjà donné Freischütz et Obéron, presque toute sa musique.
Combien la couleur de Beethoven est fausse, convenue et même laide, près de celle-là. Que ses modulations sont communes et pauvres. Et enfin la perpétuelle répétition du thème est réellement intolérable. Le Trio, par bonheur, sauve tout. Ce n’est pourtant qu’une musette, comme il y en a tant eu au siècle des bergers Watteau ; mais elle sonne avec agrément. Et déjà cet abus de la timbale qui martèle toutes les mesures. Toute la conclusion est frappée, note pour note, aux timbales. Ce bruit monotone est assommant.
Quant aux Chœurs et aux Soli, on ne peut pas écrire plus désagréablement pour les voix : toujours à l’aigu ; toujours cette tessiture grinçante, que rend plus insupportable encore le débit brusque, haletant, saccadé de la mélodie. Beethoven écrit pour les voix comme il fait pour les violons, dans les derniers Quatuors : il est clair qu’il ne s’entend pas. Tous ces chœurs ne sont que du bruit. Tout le monde crie, les dessus crient, les dessous crient, l’entre-deux hurle ou reste vide. Est-ce la joie ? Bien plutôt la révolution en fête foraine. Toute la fin est musique de foire, d’un vacarme épouvantable, d’une vulgarité affreuse. Il en arrive à gâter ce beau chant, qu’il a exposé, au début, dans un admirable jeu des cordes. Et le pis, que ce bruit énorme n’est pas vraiment sonore : car, en musique, ce qui n’a pas une belle sonorité n’a réellement pas de son.
De cette fresque immense, on ne peut retenir que vingt très belles mesures, d’un sentiment religieux, grave, apaisé, vaste comme l’horizon du bonheur universel.
Là, Beethoven consent à ne plus crier. Les hurlements à l’aigu cessent. Le galop de la mélodie s’interrompt. On respire. On reprend haleine dans la beauté sonore. Mais on la reperd aussitôt. Et le genre humain donne la mesure de sa joie dans la beauté, en hurlant à toute gueule son chant de fête foraine.