Alfred Deller : Une légende en dix chapitres

Il fut le premier et reste aux oreilles de certains le seul. D'alto solo dans un chœur d'église, Alfred Deller devint contre-ténor vedette, faisant redécouvrir un répertoire oublié ou malmené. Sa voix céleste rendit Dowland, Purcell et Bach plus proches que jamais du cœur des hommes.

1- Une voix d’enfant née sous le fracas des bombes
C’était durant la Seconde Guerre mondiale à Canterbury, dans le Kent, le sud-ouest de l’Angleterre. Alfred Deller chantait dans le chœur de la célèbre cathédrale depuis 1939 comme alto solo. Il était né en 1912 à une trentaine de kilomètres, à Margate, station balnéaire appréciée pour ses plages de sable. Sixième enfant d’une fratrie de sept, il avait commencé à chanter à l’âge de sept ans avant de s’intéresser au violon. L’école ne le passionnant pas, il passait la semaine comme employé dans un magasin de meubles et se faisait entendre le dimanche avec la chorale de l’église Saint-Jean-Baptiste. Épargné par la mue, il resta soprano mais dut se résoudre à devenir alto pour rejoindre des garçons de son âge et de sa taille. À Canterbury, ce fils d’un ancien officier de l’armée britannique est objecteur de conscience et se livre à des travaux agricoles pour participer à l’effort national. La musique relève du chanoine Joseph Poole, qui dirige le chœur. Il a découvert la musique de Michael Tippett par la radio et il lui a commandé un motet. En 1943, le compositeur se rend à Canterbury pour assister à la création des trois minutes polyphoniques de Plebs Angelica. Avant de se rendre à la crypte bardée de sacs de sable où, depuis le terrible bombardement allemand du 1er juin 1942, se produit le chœur, il entend une voix d’alto masculine chanter Music for a while de Purcell. Tippett, alors plongé dans la musique du compositeur, reste interdit. "À ce moment, j’ai eu l’impression que les siècles remontaient leur cours", confiera-t-il plus tard. Il décide alors de faire connaître la voix d’Alfred Deller et organise, le 21 octobre 1944, un concert dans la salle Holst du Morley College de Londres. Deller chante Gibbons et Purcell, dont Music for a while. Tippett dirige un second concert le 31 décembre de la même année, dans la grande salle de la Friends’ House d’Euston Road : Buxtehude, Bach, Tippett et Purcell (Ode à sainte Cécile de 1692). Le public est stupéfait. La consécration arrive par la voie des ondes le 29 septembre 1946. Alfred Deller est invité par le musicologue Anthony Lewis à participer au concert inaugural du programme culturel BBC 3. Adrian Boult dirige ce concert. Britten (Festival Overture), Haendel (Music for the royal Fireworks), Vaughan Williams, Bliss et Purcell (Come, Ye Sons of Art). En quelques heures, le nom de Deller fait le tour du pays. Le chanteur a trente-quatre ans.
2- Tout cela est-il bien naturel ?
Jusqu’à sa rencontre déterminante avec Michael Tippett, Alfred Deller était persuadé d’être un alto. Il n’était pas le seul. Il y en avait d’autres dans les chœurs des églises où il chantait. Mais Tippett, persuadé d’entendre Henry Purcell réincarné interpréter sa propre musique, le baptise counter-tenor. Or au xviie siècle, ce terme désignait, comme son nom l’indique, une voix contre celle du ténor, juste au-dessus sans pour cela recourir à la voix de fausset. Un ténor aigu, ce que les Français appellent haute-contre et pour qui écrivaient Lully et Rameau. Rousseau définit le contra-ténor dans son Dictionnaire de musique (1767) comme "nom donné dans les commencements du contrepoint à la partie qu’on a depuis nommée ténor ou taille" et il ajoute que la voix aiguë masculine dite "haute-contre, altus ou contra" n’est pas naturelle. "Il faut toujours la forcer pour la porter à ce diapason : quoi qu’on fasse, elle a toujours de l’aigreur, et rarement de la justesse." Au temps de Purcell, le contre-ténor se faisait essentiellement entendre dans la musique sacrée, interdite aux femmes, et se produisait rarement sur scène. Haendel a bien utilisé quelques contre-ténors dans ses oratorios (Deborah, Athalia, Saül, Israël en Egypte, Le Messie, Samson, Sémélé) mais il ne remplaçait jamais un castrat défaillant par un contre-ténor : il lui préférait un alto féminin. Aujourd’hui, on tend à différencier le haute-contre du contre-ténor : le premier est un ténor aigu utilisant donc la voix de poitrine, alors que le second sollicite presque exclusivement la voix de tête – ce qui n’interdit pas le mélange de deux registres. Alfred Deller explique dans le film que lui consacra Benoît Jacquot (Harmonia Mundi) qu’il travailla pour développer la résonance dans les sinus à l’avant du crâne dans le médium-grave sous le do. "La façon avec laquelle je chante aujourd’hui est la même que lorsque j’étais enfant", concluait un chanteur qui possédait une voix naturelle de baryton léger.
3- Purcell, le confident, le double
Un confident, presque un double. L’alpha et l’oméga. C’est grâce à sa musique que Deller se fait connaître. Michael Tippett découvre Deller chantant Music for a while à Canterbury. Le chanteur reprend ce même air dans son premier concert londonien du 21 octobre 1944 puis interprète l’Ode à sainte Cécile de 1692 à son second concert, le 31 décembre de la même année. "Purcell revivait", déclara le claveciniste Walter Bergmann qui travailla longtemps avec Deller. Purcell l’accompagne à nouveau lors du concert inaugural de BBC 3 en 1946 puis de ses premiers pas dans le studio n° 3 d’Abbey Road le 18 mars 1949 : Music for a while à nouveau et If music be the food of love. Et c’est avec Purcell que Deller referme, évidemment sans le savoir, sa discographie : le disque désormais légendaire intitulé Music for a while enregistré en avril 1979 pour Harmonia Mundi avec William Christie et Wieland Kuijken. Deller mourra trois mois plus tard, le 16 juillet à Bologne.Diseur autant que chanteur, Alfred Deller ne pouvait que s’épanouir dans cette musique qui sert si bien le texte. "Je ne connais aucun autre compositeur – Schubert peut-être – capable de disposer la musique, non seulement avec intelligence mais aussi avec précision au cœur du texte, expliquait-il. J’ai toujours aimé la poésie, les mots et leur sens. La musique de Purcell suit toujours le rythme du langage avec un sens poétique infaillible : il n’y a jamais une faute d’accent dans sa musique, alors que celle de Haendel, anglais d’adoption, en est truffée. Je pense qu’il n’est pas possible, pour les chanteurs, d’interpréter les airs de Purcell autrement qu’à travers les mots."
4- Exprimer toutes les émotions en deux mots
"Il était un chanteur-musicien exceptionnel parce que pour lui la musique devait servir le texte. (…) Toujours en adéquation avec le texte, son interprétation ne privilégiait pas nécessairement la beauté du son." Ces souvenirs de Gustav Leonhardt, rédigés en 2003, résument l’opinion de tous les musiciens qui l’ont approché ou entendu. René Jacobs ajoute ainsi que "cet homme faisait de la musique avec une expressivité et un respect du texte que je n’avais connus jusqu’alors que chez un chanteur comme Dietrich Fischer-Dieskau." Il nous confia également il y a quelques années que "sa compréhension du sens du texte constituait déjà une large partie de son travail. Rien qu’en lisant un texte d’un air de Purcell, il le rendait très expressif. Avec Deller, chaque parole restait intelligible."Le disque conserve heureusement intact cet art si accompli de la diction et de la couleur qui le rapproche des meilleurs interprètes de lieder et de mélodies. En deux mots, il nous révèle les larmes de Dowland, la tendresse de Purcell, les espoirs de Bach ou les naïvetés des folk songs. Cet autodidacte aura trouvé seul ce style si naturel, si personnel, si libre, que certains musicologues lui reprocheront. "On a dit que je prenais trop de liberté avec les rythmes et les notes et que mes phrasés étaient trop personnels. On a même parlé de "Dellerismes". Mais ayant lu depuis des traités anciens, je constate avec satisfaction que mon instinct m’a permis d’appréhender ces musiques de la même façon que leurs compositeurs." C’est ainsi qu’Alfred Deller parvient par de subtiles nuances de tempo et d’articulation à donner vie à un texte et à lui conférer une intensité dramatique lors de répétitions "Il faut pouvoir varier dans l’instant et conserver une discipline à l’ensemble, sinon il s’effondre", conclut-il.
5- La mélancolie de dowland et les chansons paillardes
Si Alfred Deller ne quitta jamais Purcell, il aimait aussi les compositeurs élisabéthains et les madrigalistes anglais, dont il savait comme personne traduire dès la première note la mélancolie. Il suffit d’écouter In darkness let me dwell, Flow my tears ou Sorrow, sorrow, stay de John Dowland accompagnés de la guitare ou du luth de Desmond Dupré pour s’en convaincre. Ses Campion, Morley et autres Parsons restent inégalés, miraculeux de tendresse, de sensibilité et de dignité. Dans ce répertoire d’airs pour voix et luth, il se tenait souvent assis comme pour converser d’égal à égal avec le public et non pour lui adresser un beau chant du haut de sa superbe.Mais il ne faudrait pas circonscrire l’art de Deller à la seule élégie. Il anime les folk songs d’un art contagieux du récit dans lequel s’épanouissent son amour de la vie rurale, des rencontres amicales et de la bonne chère. Aussi fait-il pétiller de malice les égrillards Tavern Songs de Purcell. Gustav Leonhardt rappelle qu’il n’avait pas son pareil pour raconter des histoires lestes. Comme soliste, Deller a peu enregistré les grands maîtres du dernier baroque. Quelques Haendel et un seul Bach. Un seul disque, mais un disque unique enregistré en 1954 à Vienne avec le Leonhardt Baroque Ensemble : les Cantates BWV 54 et 170 et l’"Agnus Dei" de la Messe en si mineur. La voix de Deller y est d’une beauté surnaturelle et d’une grâce inouïe, mais les instruments qui l’accompagnent grincent et couinent. "Si le diapason était un ton plus bas, je pourrais chanter tout ce que Bach a écrit pour alto", déclare ce chanteur qu’on aurait aimé entendre dans les Passions. En plus du rôle d’Obéron de Britten, Alfred Deller inspira quelques compositeurs. Michael Tippett (1905-1998) composa en 1960 une Berceuse pour alto et petit chœur à l’occasion des dix ans du Deller Consort et Peter Racine Fricker (1920-1990) une Élégie créée au Wigmore Hall en 1955 par Alfred Deller accompagné par Desmond Dupré et George Malcolm. S’y ajoutèrent un Introitus pour orchestre (1972) commandé pour le Stour Festival (créé par Deller) et In Commendation of Music, un hommage à Alfred Deller (1980) pour soprano, flûte à bec, viole et clavecin. Edmund Rubbra (1901-1986) et Wilfrid Mellers (1914-2008) apportèrent également leurs contributions respectives en 1964 et 1965.
6- Un physique de colosse mais mal à l’aise sur scène
Ce grand gaillard de 1,88 m et de 90 kilos, bon footballeur et joueur de cricket dans sa jeunesse, avait tout pour triompher sur scène. On sait pourtant qu’il préféra l’intimité des lute songs et des madrigaux aux lumières de la scène. Même au disque, il se risqua peu. Il n’a enregistré qu’un seul opéra de Handel, Sosarme en 1954 pour L’Oiseau-Lyre sous la direction d’Anthony Lewis avec Thurston Dart au clavecin. Le style paraît aujourd’hui antédiluvien et poussif et la plupart des chanteurs peinent. Malgré un italien très improbable, fortement britannique, Alfred Deller, dans le rôle-titre, signe quelques airs inoubliables notamment son duo avec Margaret Ritchie "Per le porte del tormento" extrait du deuxième acte. René Jacobs lui voue une admiration sans borne pour cette façon "d’être imaginatif avec du cantabile" et de faire comprendre que l’amour s’accompagne toujours de souffrances. Il faut cependant reconnaître que Deller n’a pas l’abattage nécessaire pour donner toute la mesure d’un rôle composé pour le castrat Senesino. Un autre programme intitulé The Connoisseur’s Handel enregistré en 1959 à Vienne par Vanguard, toujours sous la direction d’Anthony Lewis avec Herbert Tachezi au clavecin, réunit des airs d’Orlando (la scène de la folie), de Jephtée et Theodora.La grande affaire lyrique du contre-ténor restera cependant la création du rôle d’Obéron, composé à son intention par Benjamin Britten dans son opéra Le Songe d’une nuit d’été. "Je te vois et entends ta voix très nettement pour ce rôle mais avant de commencer à écrire, je voudrais connaître ton avis", lui écrit le compositeur en août 1959. Deller est flatté mais prévient que son unique expérience de la scène remonte à sa jeunesse quand il participa à des représentations de Laburnum Grove, une pièce de 1933 de John Boynton Priestley. Toujours est-il qu’il participe à la création le 11 juin 1960 sous la direction du compositeur au Festival d’Aldeburgh (Suffolk). Les réactions sont mitigées et signalent sa maladresse. "Sur scène (…) il ressembla toujours à un professeur de philosophie en toge", résuma un critique. Aussi pour la reprise londonienne, à Covent Garden en février 1961, confiée à Georg Solti, on lui préféra le contre-ténor américain Russel Oberlin. Deller en fut particulièrement affecté et sombra dans la dépression. C’est pourtant lui qui conserve le rôle dans l’enregistrement réalisé par Decca sous la baguette de Britten en 1966. En 1971, Deller interprète le rôle de la Mort dans The Pardoner’s Tale, opéra en un acte d’Alan Ridout (1934-1996) inspiré des Contes de Canterbury de Chaucer.
7- Le Deller consort, un idéal de spontanéité, de partage
Alfred Deller voulait retrouver cet idéal de spontanéité intuitive et de partage qu’il vivait dans la musique pour voix et luth dans un ensemble capable de servir l’immense répertoire du madrigal de la Renaissance. Après la brève carrière de l’Amphion Ensemble auquel participe Walter Bergmann, Alfred Deller réunit en 1950 quelques chanteurs qu’il côtoie dans le chœur de la cathédrale Saint-Paul à Londres où il est alto solo depuis trois ans : le baryton Maurice Bevan, qui deviendra le compagnon de toujours, et le ténor Eric Barnes ainsi que le ténor Harry Barnes venu de l’abbaye de Westminster. Le groupe n’a pas encore de nom quand il se produit pour la première fois sur les ondes et donne les Lamentations de Jérémie de Thomas Tallis, une œuvre qu’il enregistrera ensuite pour Vanguard en 1955 et pour Harmonia Mundi en 1968 pour Harmonia Mundi. Les sopranos April Cantelo et Eileen McLoughlin rejoignent ces messieurs pour constituer le Deller Consort, allusion manifeste au consort de violes, à son répertoire et à son mode de diffusion réservés. Les chanteurs avaient en effet pour habitude de s’asseoir autour d’une table où reposait la partition. Victime de son succès, le Deller Consort devra cependant s’acclimater à de grandes salles de concert et oublier le charme cosy des demeures de la campagne anglaise. Les premières tournées internationales commencent en 1955 et mènent l’équipe des États-Unis à la Nouvelle-Zélande et à l’Australie. Un concert au Nouveau-Mexique réunira trois mille spectateurs en 1965. La rude vie des musiciens itinérants devait se régler sur l’horloge stomacale d’Alfred Deller, qui sonnait imperturbablement chaque jour la pause déjeuner. Aussi fallait-il l’intégrer dans le programme des voyages et des correspondances. De même était-il impensable que l’on laissât les musiciens sans manger ni boire après le concert. Au gré des années, les collaborateurs varient. On remarque Robert Tear, Rogers Covey-Crump et Paul Elliott parmi les ténors. De l’avis unanime, les premiers mois au sein du groupe exigeaient une grande flexibilité de la part du novice qui se trouvait immergé dans un ensemble habitué à la mesure élastique d’un chef qui détestait répéter.Le répertoire du Deller Consort était très large, du chant grégorien aux arrangements d’airs populaires anglais par Vaughan Willams en passant par la Messe de Guillaume de Machaut, les madrigaux de Janequin, Wilbye et Monteverdi. On peut estimer, à juste titre, le style vieilli, un peu précautionneux, et l’italien très peu idiomatique, marqué d’un accent anglais. Alfred Deller ne parlait en effet aucune langue étrangère. Il fonda en 1962 un festival de musique, le Stour Music Festival, baptisé du nom de la rivière qui traverse cette région du Kent à proximité d’Ashford. Il invita les principaux interprètes de la musique baroque alors en plein essor, d’August Wenzinger à Gustav Leonhardt en passant par Nikolaus Harnoncourt et David Munrow. Le festival existe toujours et est aujourd’hui dirigé par Mark Deller, le fils aîné d’Alfred et Peggy, contre-ténor et chef d’orchestre (www.stourmusic.org.uk).
8- Bach,1954 : un disque pour l’île déserte
Alfred Deller signe ses premiers disques, des 78- tours, pour His Master’s Voice entre 1949 et 1954. Son partenaire principal est Desmond Dupré (1916-1974), chimiste de formation, musicien autodidacte qui se perfectionnera ensuite au Royal College of Music de Londres et pratiqua la guitare, le luth et la viole de gambe. Il deviendra le fidèle compagnon du chanteur, partenaire de la plupart de ses enregistrements solistes. "Je n’ai jamais joué avec un musicien prenant autant de libertés rythmiques qu’Alfred Deller. Pourtant j’en sentais à chaque fois les raisons musicales", déclara-t-il. En 1953, le claveciniste Gustav Leonhardt, alors en poste à Vienne, enregistre pour le label américain Vanguard (la ville était encore occupée par les Alliés) L’Art de la fugue et les Variations Goldberg. Il entend parler de Deller et le recommande à Seymour Solomon. Le producteur réunit en mai de l’année suivante un Leonhardt Baroque Ensemble dans l’église des Franciscains de Vienne. Gustav Leonhardt est à l’orgue, son épouse Marie et Eduard Melkus au violon, Nikolaus Harnoncourt, alors membre de l’Orchestre symphonique de Vienne, au violoncelle, sa femme Alice Hoffelner et son beau-frère Kurt Theiner sont à l’alto, Michel Piguet tient le hautbois et Alfred Planiawsky, musicien de l’Orchestre philharmonique de Vienne, la contrebasse. Au programme, les Cantates pour altoBWV 54et 170 et l’"Agnus Dei" de la Messe en si mineur. Un disque de l’île déserte. Le même mois, Deller, Melkus, les Leonhardt et les Harnoncourt enregistrent un programme de musique élisabéthaine et jacobéenne avec le concours de Desmond Dupré et une anthologie Purcell, Jenkins et Locke. Alfred Deller enregistra en dix ans une cinquantaine de titres pour Vanguard. Sa voix n’aura jamais été plus pure, plus naturelle, plus séraphique.
9- Harmonia mundi : "on a ri tels des fous, on s’est plu"
Le succès du Deller Consort fait voyager ses chanteurs à travers le monde et les mène notamment dans le sud de la France. Bernard Coutaz, qui avait fondé son label Harmonia Mundi à Paris en 1958, s’y était établi et avait commencé une précieuse anthologie d’enregistrements d’orgues historiques. En 1967, il apprend la venue du Deller Consort à Avignon et fait les 90 kilomètres de route pour aller l’entendre. Stupéfait par cette voix qu’il n’avait jamais entendue auparavant, il se précipite dans les coulisses pour le féliciter et lui proposer d’aller dîner. "Il y eut un malentendu car il a cru que nous étions les organisateurs du concert, se souvient l’éditeur. Nous avons donc embarqué Alfred Deller et le Consort dans les deux voitures dont nous disposions. (…) Nous avons débarqué à une heure du matin et avons trouvé des œufs et du fromage de chèvre. On a ri comme des fous, on s’est plu, et à cinq heures du matin, au moment d’aller enfin se coucher, Alfred a décidé qu’il enregistrerait avec Harmonia Mundi parce que notre enthousiasme était contagieux."Les premiers enregistrements datent de 1967 : madrigaux et pièces sacrées de Gesualdo, Shakespeare Songs avec le fidèle Desmond Dupré, messes de Byrd. À la même époque, Deller achète une vieille ferme dans le Luberon, puis il fonde une académie de musique ancienne à l’abbaye de Sénanque et à Lacoste avec le soutien d’Harmonia Mundi. Desmond Dupré enseigne le luth, Harold Lester le clavecin, René Clemencic la flûte et Alfred Deller le chant. René Jacobs et Dominique Visse y ont recueilli des conseils et des leçons. Pour Harmonia Mundi, Alfred Deller suivra les grands axes de son répertoire de soliste (Dowland, Purcell, folk songs) et du Deller Consort (Tallis, madrigaux anglais), mais il prend aussi plaisir à diriger notamment la musique de scène de Purcell (King Arthur, The Fairy Queen).
10- Le baroque, oui, mais pas de "musique végétarienne"
Une voix peu vibrée. La redécouverte de la musique de Purcell. Bach chanté par un homme et accompagné d’instruments anciens dès 1954. Le premier Messie de Haendel sur instruments anciens en Angleterre en 1966 au Stour Music Festival avec le Concentus Musicus de Vienne et Nikolaus Harnoncourt. Les lute songs, les madrigaux. Les arguments pour classer Alfred Deller auprès de ses compères Gustav Leonhardt et Nikolaus Harnoncourt parmi les pionniers du renouveau baroque de l’après-guerre ne manquent pas. Pourtant le chanteur a plus travaillé par instinct que par science. Il se méfiait d’ailleurs des musicologues qu’il soupçonnait de rechercher une "musique végétarienne", privée de saveur et de sensibilité. Il se souvenait d’un chef allemand qui, avant de diriger une grande page sacrée de Bach à Munich, déclara à ses musiciens : "Nous ne voulons aucune émotion." L’authenticité revendiquée par certains le laissait dubitatif. "L’expérience et le goût me semblent plus importants", avait-il coutume de répondre. "Pouvez-vous imaginer que les airs de Dowland aient été conçus pour être chantés sans la moindre émotion ? Si vous comprenez les paroles, la voix va se colorer naturellement pour en restituer le sens. C’est ainsi que j’utilise le vibrato. Les hommes n’ont pas changé fondamentalement leurs désirs et leurs envies. Les émotions d’hier restent celles d’aujourd’hui."Si Alfred Deller n’a pas eu d’élève direct, pas même son fils Mark, les Britanniques Charles Brett et Paul Esswood ont suivi ses pas, James Bowman montrant davantage de puissance et de couleur. Malgré un timbre et une technique autres, on peut considérer Andreas Scholl comme un héritier du premier contre-ténor.