Alfred Deller : Phénomène naturel

En 1975, le réalisateur Benoît Jacquot rencontre l'immense Alfred Deller, premier contre-ténor de l'ère moderne, qu'il filme et interviewe. Voici quelques extraits de ce rare et précieux témoignage.

Comment obtient-on la voix de haute-contre ? Et de quelle façon peut-on dire que c’est une voix naturelle ?
Je souris au mot " naturel " car on me demande souvent : " Est-ce une voix naturelle ? " et je réponds toujours : " Ai-je l’air d’un homme naturel ? " En ce sens, elle est naturelle. Plus sérieusement, je dirais que chaque voix d’homme – que le chanteur soit basse ou ténor – possède un registre de tête. On a eu raison de dire que si le chanteur n’emploie pas ce registre de voix de tête ou du pharynx, il ne le perdra pas, car le registre subsistera. Développer la voix de haute-contre consiste à employer cette voix de tête et, par le travail, à la faire aller du registre le plus élevé jusqu’à ce qu’on appelle le registre de poitrine. Fondamentalement, il s’agit de la voix de tête appuyée sur le diaphragme, avec un mélange du registre de poitrine.
Comment situez-vous la voix de haute-contre : entre nature et artifice ?
Depuis mon plus jeune âge, j’ai été guidé par la conviction profonde que c’est ainsi que je devais faire. Musicalement, c’était la seule façon pour moi de m’exprimer, c’était pour moi une nécessité. Vous parlez de l’artificiel et de l’artifice, mais le cas le plus marquant serait peut-être celui des castrats au xviiie siècle. Cela a duré très peu mais ça devait être fantastique d’entendre Farinelli à son apogée. Question " nature ", voilà qui jurait alors, justement, avec la nature ! Et pourtant la voix des castrats devait produire quelque chose de très brillant.
A quel âge et dans quelles circonstances avez-vous découvert que vous pourriez chanter en haute-contre ?
Enfant, je chantais dans un chœur d’église, au sein d’une humble paroisse. J’avais, par chance, une voix de soprano exceptionnelle, avec laquelle j’ai continué de chanter, notamment dans Le Messie de Haendel, jusqu’à l’âge de seize ans. Le chef de chœur était très intéressé ; il n’avait jamais entendu un garçon garder aussi longtemps cette voix. Il me conseilla de m’arrêter pour reposer ma voix. Bien sûr, je suivis son conseil, mais trois mois après que j’eus quitté le chœur, on me demanda de chanter la partie d’alto dans un quatuor de voix d’hommes : je continuai donc à chanter de la seule façon que je connaissais. Au dernier concert, le maître de chœur me dit : " Je ne comprends pas, Alfred, vous chantez toujours aussi bien, le chœur a besoin de vous. Revenez et chantez en alto. " N’ayant aucune éducation musicale, il fallait que je trouve tout seul : je savais que je devais chanter la partie d’alto. Autrement dit, j’ai continué de chanter ainsi après la mue de ma voix. C’était vers 1926, 1927. Certes, je chantais dans une tessiture plus grave, mais aujourd’hui encore, la façon dont je produis ma voix est la même que quand j’étais enfant. Plus tard, on m’a dit que c’était une chance qu’étant livré à moi-même, j’aie pu trouver un système de résonance nasale et développer la voix de façon à porter la voix de tête dans la poitrine et à gagner ainsi du mordant dans le grave.
Comment avez-vous éprouvé, dans vos premiers concerts publics, le fait de chanter avec une voix que vous n’aviez pas pour parler ?
Je ne connaissais que cette façon de chanter, mais c’était pour moi la plus naturelle. Je savais que c’était très peu courant. J’étais donc préparé à la réaction du public. Ceux qui ne m’avaient jamais entendu ont eu un choc au tout début. Maintenant, j’y suis habitué. J’espère seulement que les auditeurs oublient cette impression pour se concentrer sur la musique, écouter le son comme un instrument et le séparer d’un inutile " ajustement sexuel ", dirais-je. Même si en effet, la première fois, cela peut être difficile. Mais ce qu’on veut, c’est communiquer par le langage et la musique, et partager avec un public.
Avez-vous besoin de travailler chaque jour votre voix ?
Pour être absolument honnête, je n’ai jamais fait d’exercices vocaux ni de vocalises. Rien de prétentieux là-dedans ! Mais pendant des années, j’ai été livré à moi-même : j’aime la musique, j’aime chanter, et tout mon travail se fait durant l’aria. Je n’ai jamais eu besoin, comme disent les chanteurs, de me chauffer par des roulades ou des vocalises. Je préfère m’exercer à travers ce que j’étudie. Je le répète d’ailleurs à mes élèves : " Vous pouvez répéter ici [il désigne sa tête de son doigt] n’importe quand ! En attendant le bus, pensez à votre interprétation, pensez à la façon de prendre une phrase, car une fois la technique contrôlée, l’interprétation est la chose majeure, et ça se passe là [il reproduit le même geste] ". C’est autrement important que des vocalises.
Comment, chez un jeune garçon, décelez-vous une future voix de haute-contre ?
Si j’entends chanter avec ce que j’appelle une émission " en avant ", avec un son clair qui emploie les cavités des sinus pour résonner, alors ce garçon-là pourra garder et développer sa voix de tête. Il donnera un beau son, mais un son particulier, un son de flûte qui vient de l’arrière de la gorge. C’est ma théorie… Mais je suis à peu près sûr que cette sorte de son de " colombe " émis par les garçons est précisément la voix que la puberté cassera. La voix de tête ne disparaîtra pas, mais les possibilités de la développer seront sans doute inexistantes.
Pensez-vous que le public vienne pour entendre de la musique ou par curiosité pour votre voix ?
Peu m’importe, ce qui compte, c’est qu’il soit là. Beaucoup de jeunes gens éprouvent une sorte de vide dans la vie. Quoi de plus riche et nourrissant que de chanter une musique écrite il y a quatre cents ans, qui exprime des émotions hors du temps ? Pensez aux madrigaux de Monteverdi : c’est de la merveilleuse musique mais il n’y a rien… Je veux dire, il n’y a pas l’harmonie luxuriante des romantiques ; eh bien, cela va droit au cœur. Cette qualité parle aux personnes sensibles. Peu importe qu’elles aient peu ou pas de connaissances. C’est identique en peinture ; j’aime la peinture, mais techniquement je ne sais rien. Or je peux rester devant un Rubens et, à mon niveau, être ému. Dans la musique et dans tout grand art, il est possible d’être ému et d’apprécier en profondeur à tous les niveaux d’approche. Ainsi un peintre, devant La Ronde de nuit de Rembrandt, y trouvera plus que moi. De même, plus on aura étudié la musique, plus on ira loin dans l’expérience. Mais il est fondamental que les jeunes soient attirés et répondent à cette musique. C’est authentique, et ils en tirent quelque chose de vrai.
Ce texte, tiré de l’interview de Benoît Jacquot figurant dans le coffret " Alfred Deller. Portrait d’une voix " (Harmonia Mundi HMD 99090181 – 1 DVD + 1 CD), est publié avec l’aimable autorisation d’Harmonia Mundi.