Alexandre Borodine : «je suis un musicien du dimanche  »

Professeur de chimie à l’Académie militaire de médecine de Saint-Pétersbourg, Borodine composa peu. Mais ses œuvres tels Le Prince Igor ou la Symphonie n° 2 sont passées à la postérité. Pas si mal pour un musicien du dimanche…

Alexandre Borodine vit le jour le 12 novembre 1833. Fille d’un soldat de seconde classe de l’armée russe, sa mère, Avdotia Antonova, avait eu à vingt-quatre ans une liaison avec Louka Guedianov, prince caucasien de trente ans son aîné. Déclaré par lui comme fils de l’un de ses serfs, Alexandre Loukitch Guedianov devint Alexandre Porfirievitch Borodine. Tous les jours, Guedianov, "redingote bleue, cheveux gris-vert séparés par une raie, teint presque olivâtre [et] yeux brillants d’une profondeur inouïe, immenses comme la surface d’un verre plein à ras bords", se rendait chez la "demoiselle " Antonova – comme le raconte Nina Berberova dans sa biographie du musicien, rédigée en 1937. Peu instruite, la mère se projetait néanmoins dans ses enfants, et lorsque Alexandre se mit à tapoter une boîte en déclarant : " Je veux faire du tambour ", elle lui trouva aussitôt un professeur… de piano. Entre les cours de mathématiques, physique, philosophie, latin, français, allemand et anglais, sa mère lui trouve une demi-heure, non pas pour le tambour mais pour la flûte. C’est d’ailleurs l’un des militaires qui donne la leçon, pour 50 ko­pecks. Tandis qu’il arrive en tête de tous les examens, s’ajoute la pratique du violoncelle, qu’il joue en quatuor dans la famille de son camarade d’école Micha, qui lui-même s’est fixé sur le violon.
Passé seize ans, son professeur de chimie Zinine lui reproche son intérêt pour la musique : " Laissez tomber vos romances, bougonne-t-il, un grand travail sur les alcaloïdes vous attend, et vous vous amusez à griffonner des notes. Qui poursuit deux lièvres à la fois… " Il a vingt ans.
Un homme d’une bonté extrême
Alors, chimie ou médecine ? Berberova : "Borodine l’ignorait encore lui-même, il sentait seulement qu’il ne pouvait se consacrer entièrement à la chimie, pas plus qu’à la médecine. Un obstacle le gênait, il s’agissait de son passe-temps favori" : la musique ! Des années 1852-1856, indique André Lischke (Histoire de la mu­sique russe), ont été conservées ses premières œuvres de musique de chambre, jamais éditées du vivant du compositeur, marquées par Mendelssohn : deux trios à cordes, un quatuor pour flûte, hautbois, violon et violoncelle, ainsi qu’un quintette à cordes.
Diplômé de l’Académie médico-chirurgicale en 1856, il fait un bref passage au 2e Hôpital militaire d’infanterie, où il s’évanouira en soignant ses premiers blessés. Il se tourne vers la chimie et présente à l’Académie des sciences un rapport sur ses Recherches sur la constitution chimique de l’hydrobenzamide et de l’amarine qui lui vaut le titre de docteur ès sciences, et obtient ainsi un poste de préparateur puis de professeur de chimie à l’École de médecine. Un soir d’automne 1856, médecin de garde dans un hôpital de l’armée de terre, il sympathise avec un jeune officier qui n’est autre que Modeste Moussorgski. Sous son influence, Borodine consacre plus de temps à la musique, même si sa carrière scientifique l’accapare toujours autant et le mène notamment à Heidelberg, où est établi le laboratoire du chimiste allemand Ehrlenmeier que fréquente l’élite russe aristocratique et scientifique. Au cours de l’hiver 1860-1861, il va à Paris suivre les cours de Claude Bernard et de Pasteur, et fait la connaissance de Tourgueniev, compagnon de Pauline Viardot. De retour en Allemagne, il rencontre sa future épouse, la pianiste Ekatarina Protopova, venue soigner sa tuberculose. Parti en voyage de noces, il en profite pour parfaire ses connaissances du répertoire en assistant à des exécutions d’opéras de Wagner, dont Tannhäuser, ainsi que du Freischütz de Weber, à Mannheim. En Italie, le couple découvre plusieurs ouvrages lyriques de Bellini et Donizetti. "Bon amateur" (André Lischke), Borodine compose sous l’influence conjuguée de Mendelssohn et de Schumann, que lui a fait découvrir l’ami Moussorgski : un Trio pour piano, violon et violoncelle, un Sextuor à cordes, une Sonate pour violoncelle ainsi qu’un Quintette pour piano et cordes, qui précède son intégration au groupe des Cinq. Installé à Saint-Pétersbourg depuis son mariage en 1863, le ménage vit dans un petit logement mis à sa disposition par l’Académie médico-chirurgicale.
Borodine est un homme d’une bonté et d’un dévouement extrêmes, selon le témoignage de Rimski-Korsakov : "Son épouse [et lui] recueillaient (…) d’innombrables orphelins : leur appartement servait de havre ou d’asile de nuit à toutes sortes de parents, pauvres ou de passage… Borodine les soignait, les fai­sait transporter à l’hôpital, leur y rendait visite." Les réunions du futur groupe des Cinq se déroulaient invariablement chez Balakirev. Ces soirées apportaient à Borodine "l’excitation et le bonheur indispensables à son âme, qui en sortait bouleversée". Sa femme constate elle-même la transformation : "Je ne l’avais pas vu pendant un mois. Alexandre s’est complètement transformé. Les fruits de sa rencontre avec Balakirev se sont révélés avec une force et une rapidité fabuleuses. Ce mendelssohnien convaincu m’a joué presque en entier l’ "Allegro" de sa Symphonie en mi bémol majeur." Une prise de conscience de ses forces "et de sa véritable personnalité musicale, de sa possibilité de devenir un compositeur professionnel, et non plus seulement un bon dilettante" (Lischke).
Ces années 1860 sont particulièrement fertiles en Russie, tant du côté de l’opéra que de la musique symphonique, pour Balakirev (Ouverture russe, Islamey), Moussorgski (Salammbô, Une nuit sur le mont Chauve, Boris Godounov), Rimski-Korsakov (Sadko, 2e Symphonie " Antar "), Tchaïkovski (1re Symphonie " Rêve d’hiver) et Borodine, bien sûr, dont Balakirev crée la 1re Symphonie en février 1868. Le compositeur est né. Quelques années plus tard, reçu chez Franz Liszt qui tient absolument à connaître l’auteur de cette partition qu’il admire tant, Borodine, trop modeste et doutant de ses talents une nouvelle fois, suite à la réception catastrophique de sa 2e Symphonie, qui venait d’être créée en février 1877, lui lança : "Je ne suis qu’un musicien du dimanche!" Et Liszt de rétorquer aussitôt : "Le dimanche est le jour de gloire de Notre Seigneur, vous avez donc tout lieu de vous sentir glorieux. Ne craignez pas d’être original, n’écoutez pas les conseils de sagesse et de modération qu’on vous prodiguera."
Porté aux nues par Ravel
De retour en Russie, il reprit confiance en lui, et tan­dis que la 2e Symphonie s’imposait peu à peu dans les salles selon la prophétie de Liszt, il revint sur Le Prince Igor, son unique opéra, dont la composition lui avait été suggérée quelque dix ans plus tôt par son ami Vladimir Stassov. L’année 1880 fut marquée par les célébrations des vingt-cinq ans du règne d’Alexandre II, et à cette occasion Borodine dédia à Liszt son fameux poème symphonique Dans les steppes de l’Asie centrale.
Écrits à la même époque, la 2e Symphonie et Le Prince Igor ont ce caractère épique et cet enthousiasme grandiose qui symbolisent, encore aujourd’hui, l’âme russe. Hélas, cet ouvrage lyrique, aussi connu soit-il, dopé par le souffle de ses mélodies et ses rythmes si évocateurs, resta inachevé, le compositeur s’effondrant brutalement, terrassé par une attaque le 15 février 1887 à l’occasion d’un bal de la Chandeleur. Ce pilier de la musique russe mourait à cinquante-trois ans. La postérité de l’ouvrage, ainsi que celle d’une 3e Symphonie, également inachevée et dont ne subsistent que deux mouvements, est due en grande partie aux amis Rimski et Glazounov qui orchestrèrent de nombreux passages – ce dernier orchestrant en outre la non moins célèbre Petite Suite. Si le compositeur n’eut pas le temps de terminer son opéra, en revanche plusieurs extraits, dont les Danses polovtsiennes, furent créés de son vivant. La légende veut qu’elles furent orchestrées en une nuit, la veille de leur création, en 1879, par le compositeur associé à Rimski et Liadov. Trente ans plus tard, elles furent immortalisées à Paris par les Ballets russes de Diaghilev.
Plus encore que chez Moussorgski, l’opéra de Borodine pose des problèmes d’authenticité, comme le remarque justement André Lischke. Composé par bribes en l’espace de dix-sept ans, il a fallu les efforts conjugués de Rimski et Glazounov pour compléter ce qui manquait, noté en version piano- chant ou à l’état d’esquisses. Malgré le succès des diverses représentations du spectacle de Diaghilev à Paris en 1909, avec Chaliapine dans le rôle du prince Galitski, c’est seulement en 1993 qu’une version plus complète apparaît, incluant des numéros initialement écartés par Rimski et Glazounov, et orchestrés par Yuri Falik. Adapté d’une épopée médiévale russe, Le Prince Igor cultive avant tout les mouvements scéniques et l’art du chant. "Le récitatif n’est ni dans ma nature, ni dans mon caractère ; je suis plutôt attiré par la mélodie et la cantilène", écrivait le compositeur ; ce que formulera Ravel dans sa devise : "complexe mais pas compliqué ". D’ailleurs, l’auteur de Daphnis et Chloé ainsi que d’un discret À la manière de Borodine portait aux nues ce fils de prince caucasien, lui qui, avec son groupe des Apaches (Klingsor, Inghelbrecht, Vines, Caplet, Delage, Falla…), avait pour hymne secret… le début de la 2e Symphonie de Borodine.
Franck Mallet
Citations extraites de Borodine de Nina Berberova (Actes Sud), La musique russe de Michel-Rostislav Hofmann (Buchet/Chastel), Histoire de la musique russe d’André Lischke (Fayard) et Alexandre Borodine d’André Lischke (Bleu nuit éditeur).