Alain Baraton : « L’arbre devrait être protégé au même titre qu’un monument historique »

Guérisseurs, nourriciers, protecteurs ou incarnations sacrées, les arbres fascinent car nous leur devons la vie. Jardinier en chef du Chateau de Versailles, Alain Baraton nous livre, à l’occasion de la sortie de son Dictionnaire amoureux des arbres, sa passion et son savoir sur ces êtres vivants, ces « monuments témoins de notre temps » qui, entre terre et ciel, nous inspirent la patience, la sagesse et l’immortalité. Entretien avec Elodie Fondacci.

Elodie Fondacci : Alain Baraton bonjour, vous êtes jardinier, en charge du grand parc de Versailles et vous publiez pour notre plus grand bonheur chez Plon un Dictionnaire amoureux des arbres, ces arbres que vous connaissez bien pour les côtoyer chaque jour, et dont vous parlez presque comme des amis. Il n’est pas rare quand on vous lit de voir que vous parlez d’une première rencontre avec un arbre par exemple.

Alain Baraton : Mais ce sont des amis ! Je suis entré à Versailles il y a très exactement quarante ans et quand j’ai découvert le parc de Versailles, c’était pour un job d’été et le jardinage n’était pas ma passion, les bégonias non plus, quant aux pelouses elles n’avaient pour moi que très peu d’intérêt. Mais j’ai découvert un parc historique incroyable, planté d’arbres merveilleux, et j’ai vu des monuments faits de sève et de bois, j’ai vu des chênes, des sophoras, des vieux cyprès extraordinaires. Je me disais : « ces arbres ont résisté à tout, aux guerres, aux révolutions, à la bêtise des hommes et ils sont encore là pour m’accueillir ». En 1976 j’ai vingt-quatre ans et je vois ces arbres absolument phénoménaux. Quand le temps passe, que les tempêtes se succèdent et en particulier celle de 1999, je découvre des rescapés, une quantité de dégâts. J’en ai pleuré le matin du 26 décembre, de voir ces arbres à terre. Mais ceux qui sont restés sont devenus mes compagnons de route, mes amis, des confidents. Walking Buffalo, un amérindien disparu dans les années 1960 disait que pour bien comprendre la vie, il fallait davantage parler aux arbres, les écouter, mais que le drame était que « les blancs eux, ils n’écoutent pas ».

E.F : Mais qu’est-ce qu’ils auraient à nous dire ces arbres, si on les écoutait ?

A.B : Ils auraient à vous raconter déjà leur histoire, d’où viennent-ils. Prenons l’exemple du sophora du Petit Trianon. Vous êtes devant un lieu construit sous Louis XV et qui a été la résidence favorite de Marie-Antoinette. Ce sophora est né en Asie. Il a donc été chargé, lui ou sa petite graine, à bord d’un navire. Il est arrivé en France, a été conduit à dos de mulet jusqu’à Versailles pour y être planté. Cet arbre a donc eu une enfance incroyable. Que voit-il ? Il voit Louis XV, les marquises tourner autour de lui, Marie-Antoinette, parfois avec des rires, parfois avec des larmes. Il a connu l’arrivée du Général de Gaulle au pouvoir. Il a connu des générations entières de jardiniers… Cet arbre, c’est plus qu’un végétal, c’est un monument, un témoin du temps passé.

E.F : On sent chez vous de l’amour mais aussi du respect et de l’admiration pour ces créatures qui sont non seulement séculaires mais aussi vénérables, qui peuvent vivre parfois plus de mille ans et qui surtout se parlent, voire s’entraident.

A.B : Bien sûr. Et quand vous dites mille ans vous êtes très loin du compte. Je vais vous donner deux exemples, vraiment pour vous étonner. L’arbre le plus vieux de France est un olivier, il vit sur la commune de Roquebrune-Cap-Martin. C’est un olivier qui a été menacé d’être coupé par le propriétaire du terrain il y a plus d’un siècle… Couper un arbre vieux de mille neuf cents ans pour la cheminée, je trouve ça démentiel. Cet arbre affiche au minimum deux-mille ans, c’est phénoménal ! Mais j’ai mieux encore : il a été découvert dans un bosquet du nord de l’Europe, un bosquet de vieux sapins de Noël, les mêmes que vous installez peut-être chez vous, sauf qu’eux sont âgés de neuf mille ans ! Ce n’est pas un scientifique qui est allé les voir, qui a tâté leurs branches et qui s’est dit « oh tiens, ils ont bien neuf mille ans », ce sont des études scientifiques, au carbone 14, qui attestent que ces arbres sont plusieurs fois millénaires. Ne pensez-vous pas que quand on atteint neuf mille ans, on est presque dans l’immortalité ?

E.F : Evidemment, c’est vrai qu’on ressent cette sagesse. J’ai été très marquée par votre préambule où vous parlez d’un autre arbre remarquable dont il ne reste je crois qu’un exemplaire et qui a été sauvé par les bouddhistes parce qu’il a été ordonné moine…

A.B : En effet, ces moines ont revêtu le tronc de ce végétal d’une toge, et puisqu’au Sri Lanka, les moines sont extrêmement respectés, il était hors de question qu’on le coupe pour faire passer une autoroute. C’est extraordinaire ! En France aussi, des personnes se sont mobilisées. Il y a une histoire que j’adore raconter, celle du vieux chêne d’Allouville-Bellefosse. Il vit en Normandie dans un petit village, il est très âgé, quelques centaines d’années, et pendant la Révolution Française, les révolutionnaires ont voulu le couper puisqu’il abrite dans son cœur, dans son bois, deux statues qui honorent la Sainte Vierge. L’instituteur du village a trouvé cela dément que l’on coupe un arbre aussi extraordinaire. Alors de nuit, il est venu planter sur le tronc une affiche où était inscrit « temple de la raison », ce qui changeait tout, car on ne touche pas à un temple de la raison. L’arbre a donc été sauvé grâce à cet instituteur courageux, pour s’opposer aux révolutionnaires. Cet instituteur s’appelait Monsieur Bonheur, rarement un homme aura aussi joliment porté son nom.

E.F : A la lettre D dans votre dictionnaire, il y a une occurrence qui est justement la déclaration des droits des arbres, qui n’existe pas, et vous militez pour.

A.B : Elle n’existe pas encore. Une quantité de personnes se battent pour que les arbres soient enfin reconnus comme des êtres vivants qui ont le droit à la protection. Je pense à Georges Feterman, le président de l’association « Arbre ». C’est lui qui, depuis longtemps, parcourt la France pour classer les arbres et les identifier, les protéger et les soigner. Mais il n’est pas normal aujourd’hui, que l’arbre ne soit pas protégé au même titre qu’un monument historique. En plein cœur de Paris vit, square Viviani, un vieux robinier. Robinier, c’est le nom latin de l’acacia, en hommage à Jean Robin. Ce vieil acacia du square Viviani a été planté par Jean Robin, le jardinier d’Henri IV. Vous imaginez ce que cet arbre a vu ? Il a vu la construction de Paris, malheureusement le drame de Notre-Dame. Je pense que cet arbre mérite d’être classé, peut-être pas au même titre que Notre-Dame de Paris, mais au moins de faire en sorte que si demain, un maire quelque peu fantasque à Paris, ordonnait de le couper, on puisse au moins le protéger.

E.F : Vous avez parlé d’acacia et à la lettre A comme dans acacia justement, on en apprend des choses sur cet arbre, capable de s’organiser pour sa propre défense, de générer du poison. Quels stratagèmes inouïs que ceux de la nature !

A.B : C’est complément démentiel. Tout ce que je raconte dans cet ouvrage est avéré. Les acacias d’Afrique du Sud étaient appréciés des koudous, des antilopes qui raffolaient de leur feuillage. Or ces antilopes deviennent de plus en plus nombreuses, si bien qu’en Afrique du Sud, l’acacia devient menacé par leur prolifération. Et bien les acacias, on ne sait comment, ont été capables de transformer leurs feuilles, comestibles depuis des millénaires, en des feuilles toxiques pour les koudous. Les koudous ont continué d’en manger et sont morts par milliers. Et grâce à cette stratégie, les acacias se sont protégés des koudous. Et aujourd’hui, alors que ces acacias ne sont plus menacés, leurs feuilles sont à nouveau devenues comestibles pour les petits animaux.

E.F : Quel est l’arbre que vous admirez le plus ?

A.B : Incontestablement le chêne. J’ai une tendresse particulière pour le chêne. C’est un arbre que je trouve extraordinaire de par sa beauté. Quand on est assis au pied d’un chêne immense, qu’on voit ses branches qui semblent aller vers le ciel et implorer les dieux, je le trouve merveilleux. Il a une floraison très discrète… Difficile de décrire la fleur d’un chêne, qui a une fructification qui attire sous sa ramure des animaux sauvages comme les sangliers. C’est un arbre qui, à Versailles, a permis aux rois Louis XIV, Louis XV et Louis XVI d’offrir de l’ombrage aux nombreux visiteurs qui venaient découvrir le jardin. C’est l’arbre des druides, dont la feuille orne le képi des généraux et la légion d’honneur. Je ne suis pas le seul à aimer le chêne car il est dédié à Zeus. C’est un arbre robuste qui mérite bien son nom.

E.F : J’ai souri en lisant dans votre dictionnaire que Lenôtre, quand il a été anobli par Louis XIV, a choisi pour son blason non pas le chêne comme on aurait pu l’imaginer, mais trois limaçons et une feuille de chou. Quel humour déjà et quelle simplicité. C’était pour montrer que le jardinage est l’éloge de la lenteur ?

A.B : Oui, il ne cessait de rappeler à Louis XIV qu’il fallait de la patience. Un grand jardinier est un homme ou une femme capable de faire preuve de patience. Louis XIV était toujours pressé et lorsqu’il a enfin voulu anoblir Lenôtre, celui-ci a choisi trois limaçons et du chou. Louis XIV a accepté sa demande et je trouve cela amusant que le jardinier le plus célèbre du monde et de tous les temps, ait finalement les armoiries les moins chics de tous les temps aussi.

E.F : Dans tous les ouvrages que vous publiez, vous avez une volonté de transmettre. Est-ce important pour vous en tant que jardinier ?

A.B : J’ai du mal à concevoir qu’on ne puisse pas transmettre. Quand un animal met au monde des petits, son premier réflexe est d’apprendre à la petite bestiole de survivre à son environnement. Je crois qu’aujourd’hui la vertu principale d’un être humain digne de ce nom est d’apprendre. J’observe que dans les pays totalitaires voire barbares, on fait en sorte que les femmes n’aient pas accès à l’information. La communication est ce qu’il y a de plus important et permet d’apprendre à respecter, à aimer. Dans mon métier, les jardiniers n’ont jamais vraiment beaucoup communiqué. André Lenôtre n’a pratiquement rien écrit. D’autres jardiniers se sont contentés, c’est déjà pas mal, de faire des jardins, mais je trouve étrange que le principe même de la reproduction végétale, du conseil de plantation, de ce que l’on appelait autrefois « les trucs et astuces », ne soient pas davantage diffusés. Alors j’ai la chance d’avoir la parole, facile je ne sais pas, mais j’aime transmettre. Quand je suis arrivé dans ma profession en 1976, le jardinier type, et j’emploie volontairement le masculin, était un monsieur d’un certain âge, avec des moustaches, des barbes, un chapeau de paille, et non pas un professionnel mais une caricature. J’ai donc fait en sorte pendant quarante ans que le jardinier devienne un homme ou une femme et qu’il soit représentatif de son époque. Aujourd’hui c’est le cas. Quand vous allez aujourd’hui dans les jardins de Versailles, vous y croisez des vieux avec des chapeaux de paille, des moustaches et des barbes, bien sûr, mais également des jeunes, des moins jeunes, des beaux, des moins beaux, des très intelligents, des moyennement intelligents… En un mot la société telle qu’elle est, ce qui ne fut pas toujours le cas.

E.F : Je vais terminer par cette entrée parce qu’elle m’a fait sourire en tant que journaliste, c’est « marronnier » ! Pour ceux qui l’ignorent, un marronnier dans la presse est un sujet récurrent chez les journalistes, comme les soldes d’été, et j’ai enfin compris pourquoi on parlait de marronnier et pas de tilleul par exemple.

A.B : Oui car vos lointains prédécesseurs étaient parfois un petit peu fainéants ou n’avaient pas forcément de matière pour écrire leurs papiers. Il est vrai qu’encore aujourd’hui, je suis déjà moi-même en mesure de vous dire que sur la première chaîne de télévision le 25 décembre on verra un enfant qui ouvre ses cadeaux et le lendemain les sites qui permettent d’échanger les cadeaux dont on ne veut pas. Je peux vous garantir que le sujet sur le chocolat sera diffusé le jour de Pâques : ce sont des marronniers. Il s’avère que vos prédécesseurs de l’époque impériale, eux aussi, avaient besoin de trouver matière à écrire les journaux. La presse écrite était à l’époque très importante. Il s’avère que lors de l’attaque des Tuileries par les révolutionnaires a eu lieu un massacre de gardes suisses, qui ont été enterrés dans le jardin des Tuileries, au pied d’un marronnier. Les grognards de l’empereur, de Napoléon, se décidèrent d’honorer tous les ans, la mémoire de leurs collègues, morts au combat. Les journalistes se disaient : « voilà un joli sujet ». Donc tous les ans, on parlait du marronnier des Tuileries. Ce marronnier est mort dans les années 1900 mais il a bien existé et témoigne aujourd’hui de cette habitude pour les journalistes de répéter les mêmes sujets de manière sempiternelle.

 

Dictionnaire amoureux des arbres
Alain Baraton, Elodie Fondacci
Editeur : Plon

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