« Water Music » de Georg Friedrich Haendel

« Water Music », écrite pour accompa­gner une royale promenade sur la tamise, est teintée de mille cou­leurs. Les interprètes doivent bien traiter cette œuvre plus profonde qu’il n’y paraît.

Si l’œuvre instrumentale la plus célèbre de Haendel a attiré les grands chefs d’orchestre, elle a dû longtemps patienter dans les studios. Seul l’intrépide Hamilton Harty (1879-1941) a osé l’aventure dès 1920 à Londres et y a pris goût (Hallé en 1921, London Philharmonic – LPO – en 1933). Pour l’occasion, il proposa un arrangement qui supplanta longtemps l’original et fut vite adopté par les Britanniques (ou assimilés) : les chefs Malcolm Sargent à quatre reprises (entre 1942 et 1959), Adrian Boult (1955), Charles Mackerras (EMI, 1956) et des orchestres comme le LPO (Eduard van Beinum, Decca, 1950), le Philharmonia (Herbert von Karajan, EMI, 1952), le London Symphony (Antal Dorati, Mercury, 1957, puis George Szell, Decca, 1961) et même Pittsburgh (André Previn, Philips, 1982). Pressés de faire sonner cette musique de roi, ces interprètes confondent Haendel et Elgar. Débarrassées de l’encombrant parrainage de Harty, les versions symphoniques conservent néanmoins une majesté empesée et une allure trop solennelle. Fritz Lehmann (1954), Karajan (1959), Rafael Kubelik (DG, 1963) et Riccardo Muti (1984) à Berlin, pas plus qu’Eduard van Beinum à Amsterdam (Philips, 1958) ou Willem van Oterloo (Fontana, années 1950) puis Pierre Boulez (Adès, 1964) à La Haye n’y changeront rien. En revanche, Hermann Scherchen à Vienne se montre original, polyphonique et convaincu (Westminster, 1960). De l’autre côté de l’Atlantique, on voyage de Philadelphie avec Leopold Stokowski (Victor, 1934) puis Eugene Ormandy à quatre reprises (entre 1946 et 1971), à Boston avec Charles Munch (RCA, 1950), à New York avec un Pierre Boulez récidiviste (CBS, 1973) sans surprise. Les amateurs de kitsch ne rateront pas Leopold Stokowski, ses roulements de percus­sions et son legato infini (RCA Symphony Orchestra, 1961).
Il aura fallu attendre les années d’après-guerre pour que les ­orchestres de chambre se saisissent de cette musique sans la paralyser ni l’étrangler. À nouveau, le Royaume-Uni se montre pionnier : le Boyd Neel Orchestra (Decca, 1954), le Philomusica (L’Oiseau-Lyre, 1959), le Bath Festival (EMI, 1963), le Scottish Chamber Orchestra (Chandos, 1985) et le Consort of London (Collins, 1988). Deux noms sortent du lot : l’English Chamber Orchestra dirigé par Raymond Leppard (Philips, 1970 et 1979), Johannes Somary (Vanguard, 1971) puis George Malcolm (ASV, 1982) et, surtout, l’Academy of St Martin in the Fields qui signe quatre enregistrements avec Neville Marriner (Decca en 1971, Philips en 1979, EMI en 1988 et Hänssler en 1993). Le premier reste préférable par son enthousiasme juvéni­le et ses teintes lumineuses. Indé­modable, il surclasse les versions de Jean-François Paillard (Erato, 1960 et 1972), de Charles Mackerras à Prague (EMI, 1978) et à New York (St. Luke, Telarc, 1991), de l’Orchestre de chambre d’Europe (RCA, 1984) ou de l’Orpheus Chamber Orchestra (DG, 1990).
Ces travaux préparaient le terrain des ensembles d’instruments d’époque. Après les expériences souvent périlleuses de la Schola Cantorum Basiliensis (Archiv, 1965), du Collegium Aureum (DHM, 1971) et de La Grande Ecurie et la Chambre du Roy de Jean-Clau­de Malgoire (CBS, 1971 et 1983), d’autres versions ont pu montrer une maîtrise instrumentale supérieure sans pourtant renou­veler l’écoute : le Linde Consort (EMI, 1983), Nicholas McGegan (HM, 1988), Ton Koop­man (Era­to, 1992), Tafelmusik (Sony, 1995), le Boston Baroque (Telarc, 2002), Kevin Mallon (Naxos, 2005), Concerto Köln (Berlin Classics, 2007). Hervé Niquet et son Concert spirituel (Glossa, 2002) ont voulu se démarquer en versant la Water Music sur les Royal Fireworks (vingt-quatre hautbois, douze bassons, neuf cors), mais ils peinent à trouver une discipline collective suffisante.Nous avons alors conservé huit versions " baroques " qui ont participé à la redécouverte de cette musique en empruntant toutes des voies distinctes. Nikolaus Harnoncourt (Teldec, 1978) prend évidemment la plus escarpée, au bord du précipice, tandis que la même année Christopher Hogwood (L’Oiseau-Lyre) fait montre de plus de prudence. En 1991, John Eliot Gardiner (Philips) réussissait à concilier élan et souplesse, variété des couleurs et finesse du trait après une première lecture déjà admirable (Erato, 1980). D’autres ensembles anglais conduits par Trevor Pinnock (Archiv, 1983) et Roger Norrington (Virgin, 1996) ont su également convaincre par leur qualité instrumentale. Jordi Savall (Aliavox, 1993) joue avec la poésie des timbres alors que l’ensemble Zefiro (Ambroisie, 2003) imagine une lecture plus radicale. Familier de longue date du compositeur mais dernier venu (Naïve, 2010), Marc Minkowski va devoir se mesurer à ses glorieux aînés.

LES HUIT VERSIONS

Chef respecté pour sa connaissan­ce de ce répertoire et de ce compo­siteur (sa monographie fait autorité), Christopher Hogwood déçoit très vite JB par une texture " gélatineuse " et une " conduite trop incertaine ". PV la juge également superficielle, malgré une ouverture prometteuse d’une tenue très française. BD et ET ne sont pas plus séduits par cette interprétation " sans couleur [ni] aucune ligne ". La jeune Academy of Ancient Music pouvait satisfaire les amateurs de sonorité nouvelle sans toutefois masquer ses imperfections.Écouté aussitôt après, Nikolaus Harnoncourt, pourtant plus personnel donc plus intéressant, fait la quasi-unanimité contre lui. Il faut reconnaître que l’écoute n’a rien d’une agréable glissade sur des eaux calmes et connaît de nombreux remous. Le son aigre du Concentus Musicus de Vienne (les cors !) et la prise de son cartonneuse semblent participer à l’entreprise de démolition que revendique haut et fort le chef. ET n’apprécie pas cette démonstration " ultradogmatique " que JB considère comme une " volonté de faire dire à cette musique ce qu’elle ne peut pas ". Également gêné par ce " son affreux qu’on dirait mixé pour Vangelis ", BD rend vite les armes. Si PV entend une " volonté de grandeur " dans la majesté de l’ouverture, il se range à l’avis général. L’épreuve, sans doute nécessaire, ne semble plus aujourd’hui indispensable.
L’ensemble Zefiro croit pourtant encore à l’audace à une époque où les baroqueux perdent parfois leur singularité. Il souligne ainsi les différentes sections de l’ouver­ture, présente plus de couleurs que Norrington mais se montre vite " impatient et brouillon " (PV). BD apprécie d’abord " le caractère d’un lever de rideau " avant de se détacher d’un orchestre qui paraît " naviguer à vue ". ET relève la " volonté d’orner et de varier l’éclairage " mais trouve vite les limites d’un système au mieux " sympathique ", au pire " lassant ", et d’un ensemble approximatif qui " part dans tous les sens ", comme le pense JB.

Pinnock chambriste

Trevor Pinnock fait entendre un travail instrumental autrement plus soigné et discipliné. Son English Concert qui explorait la musique instrumentale de Haendel (Concerti grossi opp.3 et 6…) en ces années 1983-84 se distingue en effet par une mise impeccable et de bonnes manières. Plus orien­tée vers la chambre que le plein air, cette interprétation séduit ET, qui aime sa " noblesse et sa présence naturelles ", sa façon de faire avancer la musique " sans accents artificiels ". BD la rapproche de la version de Norrington par sa conception globale, sa réalisation soignée et sa " joie intérieure ". JB apprécie " l’onctuosité sonore [et] l’homogénéité des pupitres ", même si certains épisodes sont " un peu passifs ". PV partage cet avis mais considère cette conduite sereine un peu " trop mesurée ".
L’ouverture conduite par Marc Minkowski convainc ET par son " allant naturel ", son caractère naturellement festif, ses " phrasés variés ". JB loue la réalisation " somptueuse " qui traduit une " jubilation intérieure " tandis que BD regrette un " léger manque d’in­tensité ". Au fur et à mesure de l’écoute, il désapprouve cette interprétation aux " appuis trop marqués " alors que ET se laisse aller à la joie du plein air et que JB s’enthousiasme pour " la variété des textures et des contrechants ". PV note la " volonté de dramatiser le discours " et la lumière " solaire " qui éclaire une interprétation qui sait aussi s’élancer d’un pied léger.

Savall souverain

La version de Roger Norrington est appréciée pour son " équilibre entre les pupitres " et ses " vents magnifiques " par JB, qui regrette cependant un " manque de contras­tes dynamiques ". ET reconnaît également aux London Classical Players une " perfection instrumentale ", même s’il aurait parfois aimé plus " de plein air ". BD les rejoint, louant la qualité individuelle des musiciens, mais aurait préféré des phrasés un peu plus diversifiés, " moins placides ". PV remarque la " clarté de la texture " et la franchise d’un geste qui sait faire animer les bourrées sans les brutaliser. En définitive, cette lecture très " dans le son " (BD), directe et sans manières, avec un ensemble de premier ordre, éclatante de santé, trouve une place sur le podium alors que les discographies tendent à l’oublier.Elles citent en revanche régulièrement l’enregistrement de John Eliot Gardiner que les auditeurs accueillent unanimement pour son " élégance aristocratique " (BD) et le raffinement superlatifs des English Baroque Soloists. ET identifie un " confort britannique " que JB assimile à une " légère retenue ". PV souligne la richesse de cette version qui peut passer du grand air de la chasse à l’intimité de la chambre pour y confier sa mélancolie.
À cette perfection collective rehaussée de couleurs pastel répon­dent la polyphonie fouillée et le grain instrumental du Concert des Nations de Jordi Savall. Cette aération des lignes permet de mieux percevoir l’harmonie (ET) et les oppositions entre groupes instrumentaux (JB) dans une forme très maîtrisée (BD). Le dosage des silences au début de l’ouverture puis l’animation progressive de pupitres très virtuoses garantissent une écoute atten­tive. Le chef, qu’on sait plus prompt à la rêverie qu’au faste, investit les mouvements lents d’une rare intensité expressive sans pour autant museler la joie saine ni la pulsation vigoureuse de cette musique. Cette version " vraiment différen­te " (ET) qui associe " virtuosité et fluidité " (PV) convainc chacun par son évidence musicale, sa hau­­teur de vue et sa sensualité sono­re. Elle complète fort bien l’enre­gistrement de Gardiner et permet de découvrir des zones d’ombre insoupçonnées dans une partition qu’on aurait tort de croire juste démonstrative, officiellement conçue pour la pompe royale.

LE BILAN

1. Jordi Savall
Aliavox 1993
2. John Eliot Gardiner
Philips1991
3. Roger Norrington
Virgin 1996
4. Marc Minkowski
Naïve 2010
5. Pinnock
Archiv 1983
6. Ensemble Zefiro
Ambroisie 2003
7. Nikolaus Harnoncourt
Teldec 1978
8. Christopher Hogwood
L’Oiseau-Lyre / Decca 1978