« Un bal masqué » de Giuseppe Verdi

Dans cet opéra de la maturité, Verdi plonge un drame adultère au sein d’un climat de fête et de troubles politiques. De quoi donner du grain à moudre au chef et aux cinq solistes requis.

Sans atteindre les records d’Aïda ou de La Traviata, la discographie d’Un bal masqué reste riche – mais à prendre avec des pincettes : c’est qu’on y trouve de tout ! À commencer par des " live " recelant quelques pépites mais dont la qualité sonore peut vite gâter le plaisir. Ainsi, du document new-yorkais du Met en 1940 (The Fourties), on retiendra le Riccardo de Jussi Björling, diction et voix de prince dans un entourage peu goûteux au demeurant, et la première des nombreuses Amelia de Zinka Milanov, au style vieillot ; on retrouve cette dernière sous la baguette ample de Bruno Walter (Myto, 1944), nerveuse de Dimitri ­Mitropoulos (Walhall, 1955), aux côtés de l’Ulrica atypique de Marian Anderson.
Dans une représentation florentine de 1957 (Andromeda), on apprécie l’Amelia dévorée d’amour et d’angoisse de la rare Anita Cerquetti. En avril 1973 à la Scala, l’Amelia de Leyla Gencer enflamme la soirée, mais la prise de son freine décidément l’envie d’y revenir (Myto). En comparaison, le " live " de 1957 de la même Scala (dirigé par Andrea Gavazzeni) semblera un baume – d’autant que Maria Callas y campe une Amelia déchirante. Enfin, si la direction du jeune Riccardo Muti à Florence (1972) est survoltée et autrement passionnante que sa gravure en studio ultérieure, la captation frise l’horreur (DOM).
Dans les studios, l’aventure du Bal masqué commence en 1943 avec Beniamino Gigli, dont il faut connaître le mordant, l’élégance, l’art des phrasés. Mais elle se poursuit de manière chaotique : pas si simple, en effet, de réunir un chef inspiré et un plateau homogène. Dans sa première intégrale (Decca, 1970), le solaire Luciano Pavarotti rayonne de santé mais Renata Tebaldi accuse son âge et le chef Bruno Bartoletti son manque d’imagination. Idem pour l’époustouflant Carlo Bergonzi (Decca, 1961), à qui Georg Solti offre une direction coupante… et une Amelia bien peu latine (Birgit Nilsson). Placido Domingo, titulaire régulier du rôle, laisse des gravures inégales : libre et bien chantant dans sa seconde version, il est débordé par un Claudio Abbado routinier et une Amelia (Katia Ricciarelli) courant après sa tessiture (DG, 1980) ; on le trouvera plus épanoui dans sa troisième et ultime version (DG, 1989) face à des partenaires indignes… et un Karajan qui n’en a cure, trop occupé à faire sonner son glorieux orchestre (Vienne – un délice !). Parmi les dernières intégrales, celle de Carlo Rizzi (Teldec, 1995) permet au beau Renato du baryton Vladimir Chernov de sur­nager au milieu d’un naufrage (Richard Leech, Michèle Crider…) témoignant de la crise avancée du chant verdien. Venons-en aux six challengers retenus.

LES SIX VERSIONS

Réputé sobre et fidèle à la lettre verdienne, Riccardo Muti se gorge d’un pathos excessif à la tête des Chœurs du Covent Garden et du New Philharmonia Orchestra ; version " surjouée, mais sans mystère ", note ET, à laquelle JR trouve " une précipitation brutale ", qu’il ne s’agit pas de confon­dre avec l’énergie du théâtre. En Riccardo, Placido Domingo n’em­porte pas davantage l’adhésion : " poussif et superficiel, privé de caractérisation ", déplore BD, qui pointe encore l’effort du ténor avec sa tessi­ture ; " c’est sans plaisir et sans sourire ", renchérit ET. Le comble pour un tel personna­ge ! " Il est peu comédien, c’est de la bouillie tout simplement ", conclut XL, qui déplore encore " l’absence de dialogue entre la voix d’Amelia et un orchestre au demeurant très beau, rempli de "fuoco" ". C’est aussi que cette Amelia (Martina Arroyo) cherche à " imiter Leontyne Price, mais sans sa personna­lité. Elle se fait engloutir par l’orchestre " (JR). Face à un Oscar (Reri Grist) aigre­let, une Ulrica caverneuse (Fiorenza Cossotto) " très tradition italienne " (ET) et un Renato sans surprise (Piero Cappuccilli), le " cas " Muti est vite réglé.

Toscanini, un dur

Verdien émérite, Arturo Toscanini n’y va pas de main morte quand il s’agit d’instaurer un climat dramatique et de fouetter son orchestre. Problème : si le chef est " déchaîné " (ET) et fait tout pour faire croire qu’" on est au théâtre " (BD), la phalange américaine (NBC) est " violente, hyper­dure, entre la fanfare municipale ou un concerto pour tuba ! " (BD). L’atmosphère tragique du Bal passionne Toscanini, qui y met une " noirceur implacable " (JR), " une frénésie " (XL), mais sa dimension légère et ludique passe à la trappe. Riccardo, le ténor américain Jan Peerce, est " un peu trop bouffon et manque de ligne : il a quelques belles notes mais aussi beaucoup de vulgarité. Et ça n’est pas un amant " (ET). Amelia (Herva Nelli) " a de la personnalité, remarque XL, c’est du beau chant, mais son ténor reste nerveux ". JR et ET estiment cette Amelia " poussée à bout par le chef, qui décide tout pour les chanteurs ". Le solide et sonore Robert Merrill (Renato) côtoie un Oscar (Virgi­nia Haskins) " intégré à l’ensemble " (ET), " un peu criard " pour XL, admirant par ailleurs une Ulrica (Claramae Turner) qui " enfin, ne cravate pas ! " Toutefois, la prise de son sera la pierre d’achoppement : " datée ! Les chan­teurs semblent avoir un micro dans la bouche " (BD), " trop de souffle ! " (XL). C’est l’écueil majeur de cette version où Toscanini seul trône en héros. Un peu court pour les pleins et les déliés du Bal, ses jeux d’ombre et de lumière.
D’emblée, la version Colin Davis affiche de sérieuses qualités : " une très bonne prise de son, un bel équilibre, avec un orchestre présent " (BD). Le chef est solide, il relance perpétuellement l’action : " c’est limpide, note XL, parfois un peu précipité, mais très vivant ". Si le chef et son orchestre (Covent Gar­den) connaissent bien leur partition, c’est aussi (a priori) le cas de Montserrat Caballé, dont Amelia fut un rôle verdien majeur. Pourquoi alors " ce manque de sincérité, ce côté fabriqué et cette tendance à faire surtout de la voix " (ET) ? JR pointe ses " stridences, une façon d’escamoter les mots " et XL " son épouvantable vibra­to…. et son retard à l’allumage ". Heureusement, son amant Riccardo (José Carreras) a de la fougue pour dix. Certes, le ténor espagnol n’a pas forcément les moyens de cet emploi très lourd mais il " utilise bien sa technique " (ET) et confère au souverain " une fierté d’accent traduisant jeunesse et dynamisme, avec cette part de fragilité propre au timbre " (JR). À ses côtés, un Oscar (Sona Ghazarian) " au timbre de chair " et une Ulrica (Patricia Payne) " bien timbrée " (XL). En revanche, haro général sur le Renato grand-guignolesque d’Ingvar Wixell, " méphistophélique " (BD), " pervers désabusé, complètement caricatural " (XL). Pour autant, cette lecture est à redécouvrir, " synthèse de théâtre et de plaisir " (BD) portée par un Carreras exalté et un esprit d’ensemble qui vaut mieux que la somme de ses parties.

Pavarotti divise

La version la plus récente de cette écoute, celle de Georg Solti, fut mise au point en 1983 pour immortaliser la plus célèbre incarna­tion verdienne de Luciano Pavarotti. Decca sortit de ses studios un produit impeccable, à la prise de son superlative, mais dont " l’aspect fabriqué " (BD) apporte au final un soupçon de lassitude et un déficit de surprises et d’émo­tion : " trop de studio pour moi, on perd de l’impact vocal, c’est trop travaillé ", lance ET. Autre sujet de friction : le Riccardo de Pava­rotti. Tandis que BD admire son " aisance crâneuse et sa sensibilité à fleur de peau ", JR " son timbre solaire, la générosité débonnaire de son personnage ", XL lui trouve " une émission perpétuellement poussée " ; de surcroît, il juge son Amelia (Margaret Price) " anémiée ". ET entend chez Price " un travail peaufiné, une voix tantôt mozartienne, tantôt straussienne " et JR admire son art d’" allier plasticité vocale et engagement dramatique ". Autour d’une Ulrica (Christa Ludwig) imprimant " un poids au mot " (JR) et d’un Oscar grâcieux (Kathleen Battle), le Renato de Bruson est jugé d’une infinie noblesse, " triste et au ton désabusé " (BD). Le métier de Solti, soignant les moirures de cette lecture très symphonique, réconcilie tout le monde par sa manière d’accorder " détail et ensemble, feu et glace, beauté et drame " (BD) – nonobstant, encore une fois, les limites du studio.

Bergonzi, la classe

Non seulement la version d’Antonino Votto ne fâche personne… mais elle offre à chacun l’occasion d’encenser Maria Callas. En effet, ce Bal est avant tout celui d’une Amelia qui, au moindre dé­tour d’une phrase, d’un mot, d’une respiration, impose sa " grande présence dramatique, son magnétisme tragique " (ET), " l’évidence même, au-delà des particularités du timbre " (JR). " Elle écrase tout le monde ", dit BD… même son partenaire, le ténor Giuseppe Di Stefano ! Dans les scènes comme " E scherzo da folia ", ce Riccardo verse dans des " accents plébéiens trop éloignés du personnage " (BD) et " braille un peu " (XL). Dans les instants d’ivresse avec son Amelia, pourtant, on " croit au couple, à ce sens du crescendo et du théâtre " (JR), grâce aussi " à l’allant et à la direction nerveuse " de Votto (XL). " Non, tempère BD, son tempo est lent et lourd. " Sans surprise, l’Ulrica de Fedora Barbieri s’inscrit " dans la tradition " (ET), mais l’Oscar d’Eugenia Ratti est de " ces coloratures effrayantes " (XL). Le Renato de Tito Gobbi, " touchant et blessé, d’une souffrance palpable ", émeut XL et JR, mais BD le trouve " excessivement vengeur ", avec " la voix du méchant dans le nez " (ET). Malgré ces menues réserves, on tient là un grand cru historique.
D’emblée, la direction d’Erich Leinsforf va droit au but, touchant l’essence de cette subtile tragi-comédie. " L’orchestre est de bonne tenue, très présent, dramatique, et le chef connaît l’art des contrastes ", remarque XL. " Orchestre excellent ", confirme ET, à la fois " ferme et fluide " (BD). La force de cette version tient dans l’équilibre général quasi parfait entre un chef au métier éprouvé et des solistes individuellement éblouissants. Le Riccardo de Carlo Bergonzi allie " classe, clarté, diction limpide " (JR) et fait partout valoir " un timbre net à l’aigu argenté " (XL). Sa présence est " l’évidence même " pour BD, qui apprécie encore la sobriété, " la distinction innée " de ce Riccardo, et par-dessus tout " son galbe vocal ". Avec l’Amelia de Leontyne Price, ce couple fait des merveil­les : JR admire " son opulence vocale et une beauté de ligne à couper le souffle ", BD s’enflamme pour " sa tessiture large, colorée " et apprécie surtout qu’on entende ici " des personnages et pas seulement des voix ". S’il n’est pas très fin, le Renato de Robert Merrill possède un " un timbre de bronze " (BD), " une fichue aisance, sourit XL, c’est beau comme du Wagner ! ". L’Ulrica de Shirley Verrett, aux " graves magnifiques " (XL), est " très attendue dans ce type de rôle " (ET). Même l’Oscar de Reri Grist, voix haut perchée un peu mécanique, ne dépare pourtant pas un seul instant la réussite de l’entreprise, splendide d’homogénéité, " cohérente de bout en bout, hédoniste… un modèle verdien " (BD). À placer sur la première marche du podium.

BILAN

1. Erich Leinsdorf
RCA 1966
2. Antonino Votto
EMI 1956
3. Georg Solti
Decca 1983
4. Colin Davis
Philips 1978
5. Arturo Toscanini
RCA 1954
6. Riccardo Muti
EMI 1975