« Le Sacre du printemps » d’Igor Stravinsky

Dans cette œuvre mythique, il faut à la fois narrer l’histoire (le sujet du ballet) et re­trouver la violen­ce originel­le de la mu­si­que, véri­ta­ble transe primiti­ve. Un défi per­manent.

Pierre Monteux grava le premier enregistrement du Sacre du printemps en 1929 à la tête de l’Orchestre symphonique de Paris (Pearl). Il fut suivi la même année par le compositeur avec l’Orchestre des Concerts Straram (Vogue), puis par Leopold Stokowski avec l’Orchestre de Philadelphie (RCA, 1930).
L’écoute de près d’une centaine d’autres versions du Sacre impose plusieurs constats. Pour les gravures les plus ancien­nes, on note des niveaux techni­ques très divers entre les orchestres. La virtuosité de la partition met en valeur les formations anglo-saxonnes souvent constituées de nombreux mu­siciens originai­res d’Europe centrale. Leurs chefs sont généralement de remarqua­bles rythmiciens : Antal Dorati (Minneapo­lis, 1959, Mercury), Igor Markevitch (Philharmonia, 1951, 1959, EMI ou Testament), Zubin Mehta (Los Angeles, 1969, Decca)…
Parmi les sept versions écoutées de Markevitch, les témoigna­ges avec Vienne et la Philharmonie tchèque (Andante, 1952, 1959), le RIAS de Berlin (Audite, 1952) ne peuvent rivaliser avec la version du Symphonique de Londres, ou LSO (BBC Music, 1962), l’une des lectures " historiques " que nous mettons de côté, préférable à celle, tardive, avec la Suisse romande (Cascavelle, 1982).
La gravure d’Igor Stravinsky avec le Columbia Symphony (Sony, 1960) – qui est loin d’être un orchestre séduisant – nous étonne par sa musicalité. C’est le seul témoignage du compositeur qui re­présente un véritable intérêt pour l’écoute. Enfin, Karel Ancerl et la Philharmonie tchèque (Supraphon, 1963) offrent une optique étonnamment moderne et personnelle.

Échecs, déceptions (relatives), réussites

Certaines lectures accusent le poids des ans. C’est le cas d’Ernest Ansermet avec la Suisse romande (Decca, 1957), puis du créateur de l’œuvre, Pierre Monteux, y compris dans sa célèbre version avec Boston (RCA, 1951). D’autres sont franchement loupées : Daniel Barenboim avec l’Orches­tre de Paris (Warner, 1986), Valery Gergiev avec l’Orchestre du Kirov (Phi­lips, 1999), sans parler des ver­sions triviales de Vladimir Fedosseiev, Evgeni Svetlanov ou déséquilibrées de Simon Rattle, Hans Vonk, Benjamin Zander…
Ajoutons une quantité impressionnante de lectures inabouties : Seiji Ozawa/Chicago (RCA, 1968), Claudio Abbado/LSO (DG, 1975), Colin Davis/Concertgebouw (Philips, 1976), Antal Dorati/Detroit Symphony (Decca, 1981), Leonard Slatkin/St. Louis Symphony (RCA, 1990), James Levine/Met (DG, 1992), Vladimir Ashkenazy/Deutsche Symphonie-Orchester Berlin (Decca, 1994), Lorin Maazel/Radio de Bavière (BR Klassik, 1999), Jonathan Nott/Bamberg (Tudor, 2006), Sylvain Cambreling/Baden-Baden (Hänssler, 2006), Myung-Whun Chung/Philharmonique de Radio France (DG, 2008), Yakov Kreizberg/Monte-Carlo (OPMC, 2010), Gustavo Dudamel/Orchestre Simon Bolivar (DG, 2010)… Déceptions également avec Leonard Bernstein, dont les gravures avec New York (Sony, 1958), puis le Symphonique de Londres (Sony, 1972) et enfin le Philharmonique d’Israël (DG, 1983) paraissent boursouflées. Herbert von Karajan " live " (Testament, 1972, Palexa, 1978) ou en studio (DG, 1963 et 1977) s’étouffe dans sa propre sonorité.
Après avoir choisi les versions de Markevitch, Ancerl et Stravinsky, nous retrouvons la beauté de l’Orchestre de Cleveland sous la baguette acérée de Pierre Boulez (Sony, 1969). Une version bien supérieure au " remake " ennuyeux avec la même formation (DG, 1991). De son côté, Andrew Litton et le Philharmonique de Bergen pourraient brouiller les cartes tant l’interprétation séduit par son intelligence raffinée (Bis, 2008). Michael Tilson Thomas et San Francisco offrent l’une des lectures les plus engagées de la discographie (RCA, 1997). Elle nous fait oublier l’enregistrement insipide du chef américain avec Boston (DG, 1972).
Ajoutons à cette sélection deux " Chocs " de Classica. La lecture fauve et puissante de Mariss Jansons d’abord, avec un orchestre aussi virtuose et personnalisé que le Concertgebouw d’Amsterdam (RCO Live, 2006). Enfin, Esa-Pekka Salonen et Los Angeles (DG, 2006), dont le contrôle du son et la technique d’enregistrement laissent sans voix.

LES HUIT VERSIONS

Disons d’emblée qu’il n’y a pas eu de déception majeure lors de cette écoute, mais des avis fortement partagés pour certaines versions. Andrew Litton et le Philharmonique de Bergen intriguent. L’interprétation parait " un peu sage, manquant de conviction " (FM), " d’une violence contenue, mais d’une grande beauté, bien dans une optique chorégraphique " (PV, SF). Cette perfection lisse, figée dans une lecture symphonique, apparaît " goûteuse " (FM). Le chef ne semble pas vouloir aller au bout de la violence exprimée. Le troisième extrait enferme la lecture dans une démonstration puissante, objective, refusant tout accès au primitivisme (BD). Un beau témoignage d’orchestre qui nous laisse un peu sur notre faim. Karel Ancerl et la Philharmonie tchèque surprennent par l’étonnante personnalisation des couleurs : cuivres acérés, bois fruités, mais cordes en retrait… " S’agit-il d’une approximation du chef ? " interroge PV ; FM, lui, note une volonté de " chromatiser les sons ". L’aspect minéral, le caractère " rustique " (BD) de la lecture illustrent la personnalité du chef, " la noirceur suffocante de son interprétation " (PV). Le côté hiératique, la dimension rituelle et la volonté de mettre en valeur le primitivisme assurent un caractère profondément stravinskien. On songe à Œdipus Rex, aux Noces. Mais il est dommage que la prise de son date un peu. Si les timbres paraissent si particuliers chez Ancerl, il en va de même avec Igor Stravinsky et le Columbia Symphony. Sa lecture déploie l’orchestre par blocs sonores et projette le son avec un parfait équilibre. FM est enthousiaste, estimant que " les rythmes multiples sont idéalement entendus ". Les limites d’une telle approche sont prévisibles pour BD et SF : " Absence de mystère, prosaïsme des attaques, massivité ". Pour PV, il s’agit bien au contraire d’une " conception très libre, spontanée, travaillant sur les sauts dynamiques ". Au fil du temps, l’orchestre, poussé dans ses retranchements, perd de son élégance et de sa puissance sonore. Seul FM reste admiratif devant une direction aussi pulsée et vivante. En revanche, le même FM n’apprécie guère la lourdeur et l’épais­seur de la lecture d’Igor Markevitch et du Symphonique de Lon­dres, qu’il juge brouil­lonne. PV est moins négatif, soulignant le soin apporté aux détails. BD reconnaît les aléas du concert, une fébrilité certaine, mais admire aussi l’inventivité de la direction, " faisant naître un grand rituel ". Si l’introduction ne soulève guère l’enthousiasme des uns et des autres, il en va différemment des extraits suivants. Pour FM, toujours criti­que, " l’ensemble aurait pu être plus soudé ". Mais pour SF, " la dimen­sion barbare de l’œuvre jaillit de façon hallucinée ". Et BD ajoute  : " La fierté est altière, l’éloquence tragique, cette lecture est un appel cruel au sacrifice humain ", géniale sur le plan des climats.PV avoue " ne pas être entré dans la lecture plus sonore que puissante " de Pierre Boulez avec Cleveland. Le son écrase en effet bien des intentions. Avec justesse, FM y voit la marque " d’un orchestre américain assez charmeur, idéalement nerveux, coloré, avec des solistes de première force ". La grande " machinerie " se déploie, luxuriante, sans beaucoup de mystère et d’urgence. La maîtrise de la for­me est si parfaite qu’" on finit par n’entendre que les dosages des pupitres " (BD). FM admire précisément la lucidité et la virtuosité de cette " danse orgiaque ". Le dernier extrait confirme que nous sommes face à une lecture purement symphonique. Bref, un grand " spectacle " qui nous laisse plus admiratifs qu’émus.

Salonen l’alchimiste

Tout comme Boulez, Michael Tilson Thomas et le Symphonique de San Francisco impressionnent par le caractère narratif de leur interprétation. BD souligne " les réminiscences de Petrouchka " et, de son côté, PV admire un " climat de légende ancienne, un archaïsme assumé ". Par la suite, " la mise en place, d’une rigueur absolue, anime une interprétation torrentielle, hallucinée " (BD). " C’est un orchestre en fusion, génialement visuel " (SF). Cependant, pour FM, en désaccord, " il s’agit bien davantage d’une succession de clichés russes efficaces qui manquent de hauteur de vue ". Il regrette " l’absence de mystère, une lenteur du tempo qui n’est pas justifiée : où est la mise en scène ? ". Dans le second extrait, il estime qu’" il ne reste que l’idée de puissance, un peu creuse ". À l’arrivée, pour trois d’entre nous, " MTT " traduit la sauvagerie, l’urgence à la fois subtile et primitive de la partition.
Mariss Jansons et le Concertgebouw d’Amsterdam déroutent en premier lieu. Pourquoi une telle superposition d’intentions ? FM évoque une volonté hédoniste qui le gêne. BD et PV sont subjugués par la variété des climats, notam­ment au début de la seconde partie : après un crescen­do cataclysmi­que, le climat de désolation appa­raît fantastique. La souplesse de la direction, l’imagination sont servies par un orchestre dont les moyens sonores paraissent sans limite (SF). Le finale emporte l’adhésion de tous. Le chef letton réus­sit à imprimer sa personnalité avec une rigueur évidente dans sa direction, tout en laissant ses pupitres, peut-être les plus typés qui soient, libres de colorer et d’" inventer " la partition. Peut-être la conception la plus épanouie, la plus humaine de toutes…La prise de son superlative de la version d’Esa-Pekka Salonen avec l’Orchestre philharmonique de Los Angeles laisse sans voix… " C’est la première fois que je ressens le côté organique du mystère de la Nature ", avoue BD. Chaque phrase bruit avec une finesse insensée. FM reconnaît la fluidité des idées, le passage d’un état à l’autre. Pour PV, " c’est tellement abouti, si loin de toute forme narrative ou de légende, que cela en devient abstrait ". BD est moins attiré par le second extrait. Peut-être parce que l’orchestre donne toute sa puissance immédiatement, refusant toute théâtralité. Pour SF, il s’agit d’une approche aussi subjective que celle de Jansons, " avec une dimension plus abrasive encore, davantage tournée vers la modernité de l’écriture ". Le finale est une formidable alchimie sonore, une terrifiante course à l’abîme, " une architecture de l’effroi ", selon l’expression de FM. Avec Jansons et Salonen, nous tenons bien les deux références de l’œuvre.

LE BILAN

1. Salonen/Los Angeles
DG 2006
2. Jansons/Concert-gebouw
RCO Live 2006
3. Tilson Tho­mas/San Francisco
RCA 1997
4. Boulez/Cleveland
Sony 1969
5. Markevitch/LSOBBC
Music BBCL 1962
6. Stravinsky/Columbia
Sony 1960
7. Ancerl/Phil. Tchèque
Supraphon 1963
8. Litton/Bergen Phil.
Bis 2008