« Didon et Énée » de Purcell

L’opéra de Purcell fut- il créé par des ama­teurs ou des profession­nels  ? On ne sait. D’où diver­s effe­c­tifs instrumen­taux possi­bles, avec tou­te­fois une ligne di­rec­tri­ce : le rôle de Didon doit être bien caractérisé.

Longtemps réfractaires à l’opéra, les Britanniques n’ont pourtant pas tardé à graver Didon et Énée. En 1935 Decca confiait à Clarence Raybould le Boyd Neel String Orches­tra et de jeunes chanteurs parmi lesquels Nancy Evans, trop univo­que, et Roy Henderson dans les rôles-titres. Dix ans plus tard, dans les studios d’Abbey Road, le Philharmonia String Orchestra brillamment mené par Constant Lambert signe son premier disque avec Joan Hammond et John Noble (His Master’s Voice). Si cette version reste injustement oubliée, elle surclasse sans peine la célèbre gravure réalisée par le même label avec quelques membres du même orchestre sept ans plus tard : la wagnérienne Kirsten Flagstad (Didon) et la mozartien­ne Elisabeth Schwarzkopf (Belinda) malmènent autant l’intonation que l’anglais devant la baguette impassible de Geraint Jones. Faute d’une distribution à la hauteur, Benjamin Britten ne par­vient pas davantage à retenir notre attention (BBC Music, 1959).
C’est pourtant à Londres que l’opéra de Purcell va enfin révéler son intensité dramatique grâce à une Janet Baker de vingt-huit ans guidée par Anthony Lewis (Decca, 1961). C’est la première version que nous retenons pour notre écoute. Si la proposition d’Alfred Deller, pesante (Vanguard, 1963), ne saurait changer la donne, il faut aussi tenir compte de Victoria de Los Angeles avec John Barbirolli (EMI, 1965), Tatiana Troyanos avec Charles Mackerras (Archiv, 1967) et Josephine Veasey avec Colin Davis (Philips, 1970). On retient la deuxième pour la majesté de la soprano et l’homogénéité de l’équipe. On pourra en revanche oublier sa seconde interprétation que dirige avec un lourd bâton Raymond Leppard (Erato, 1977), tout com­me la seconde de Janet Baker, moins en voix et desservie par la direction massive de Steuart Bedford (Decca, 1975).
Cinq années plus tard, les orchestres classiques et les chanteurs du grand répertoire laissent peu à peu la place aux " baroqueux ". Joël Cohen (Harmonia Mundi, 1979) et Andrew Parrott (avec l’immaculée Emma Kirkby en Didon, Chandos, 1980) choisissent un effectif allégé et des voix droites, quittant ainsi la cour de Charles II pour le collège de jeunes filles de Chelsea. Il faut aujourd’hui beaucoup d’imagination et de bienveillance pour s’émouvoir à ces jeux de cour de récréation souvent mal chantés. Le second Parrott (Sony, 1994, avec Emily van Evera) n’apporte rien. Pas mieux servie par son plateau vocal (Ann Muray, Anton Scharinger), la tentative de Niko­laus Harnoncourt (Teldec, 1982) se montre comme toujours singulière mais trop martiale.
Se côtoient alors en ces années 1980-1990 des lectures tradition­nelles avec des chanteuses vedettes et celles de chefs spécialistes du répertoire : d’un côté le récidiviste Raymond Leppard avec la majestueuse Jessye Norman (Philips, 1985) et Michel Corboz avec Teresa Berganza (Erato, 1985), de l’autre William Christie avec Guillemette Laurens (Harmonia Mundi, 1985) puis avec Véronique Gens (Erato, 1994), Trevor Pinnock avec Anne Sofie von Otter (Archiv, 1988), John Eliot Gardiner avec Carolyn Watkinson (Philips, 1990), Nicholas McGegan et le grande tragédienne Lorraine Hunt (Harmonia Mundi, 1993), Martin Pearlman avec Nancy Maultsby (Telarc, 1996). À défaut de pouvoir modifier les affiches, il faut choisir, donc éliminer des lectures trop impersonnelles (Pinnock et Gardiner pourtant fins connaisseurs de Purcell), déséquilibrées (McGegan) et sans intérêt (Pearlman). Restent donc, malgré un Leppard terriblement mécanique, Jessye Norman et le second Christie.

Jacobs inattendu

Si on peut se passer de Roderick Shaw (Globe, 1989), du Scholars Baroque Ensemble (Naxos, 1994), de Jeanne Lamon (CBC, 1995), de Bradley Brookshire (Vox, 1995) et Jed Wens (Bril­-liant, 2004), on doit prêter une oreille attentive à Christopher Hogwood (L’Oiseau-Lyre, 1992), Emmanuelle Haïm et ses vedettes (Virgin, 2003) ainsi qu’à l’inattendu René Jacobs avec sa distribution royale (Harmonia Mundi, 1998). D’autres versions " baroques " quittent rapidement le tour de sélection comme celles d’Hervé Niquet (Glossa, 2000) malgré des idées mais sans véritable Didon, Elizabeth Kenny et Steven Devine malgré une Sarah Connolly trop seule (Chandos, 2008) et Leonardo García Alarcón et ses chanteurs débutants (Ambronay, 2009). Restent enfin des chefs généralistes qui ont appris le style et ont su trouver des orchestres ad hoc : Richard Hickox collabore avec une Maria Ewing souvent à la limite de l’expressionnisme (Chandos, 1995) et Teodor Currentzis (Alpha, 2007) implique Simone Kermes dans une caricature grimaçante ; Ivor Bolton (Teldec, 1989) ose Della Jones – seconde sorcière pour Leppard – en Didon et d’enthousiasmants compagnons (Peter Harvey, Susan ­Bickley). Nous gardons ce disque méconnu pour l’écoute.

LES HUIT VERSIONS

Si la Belinda de Sheila Armstrong passe pour " une soubrette " (ET), le chœur pour " amateur " (JR) et si la direction de Charles Mackerras est " plombée " (BD), la Didon de Tatiana Troyanos captive par le rayonnement de sa voix. JR et PV perçoivent une " incontestable intensité " alors que BD et ET reçoivent la mort com­me un moment " plus lyrique que tragique ". En plus d’une chanteuse de premier ordre, cette réalisation peut s’enorgueillir d’une minutie musicologique qui va jusqu’à recomposer les passages perdus (les danses, la fin de l’acte II). Mais Charles Mackerras a le bras trop lourd.
La direction " raide et mécanique " (BD), " sans caractère " (JR) de Raymond Leppard aurait tôt fait de donner envie d’arrêter après l’ouverture. Mais dès que Didon soupire son fameux " Ah ! Belinda ", l’auditeur se ressaisit. " La tragédie fait son entrée " (JR) et " on prévoit le drame à venir " (PV), comme le suggèrent un tempo retenu, des phrasés amples et une courbe vocale déployée. Entourée de partenaires stylés (l’Énée de Thomas Allen, la Belinda de Marie McLaughlin), Jessye Norman incarne une Didon majuscule et grave dont la mort prend des " accents berlioziens " (JR) soutenus par une " impressionnante maîtrise du souffle et de l’énergie " (ET). Cette Didon hors normes fait tout le prix de ce Didon et Énée malgré tout empesé.
Après ces témoignages historiques et symphoniques, la proposition minimaliste d’Ivor Bolton (onze musiciens) demande quelques secondes d’adaptation. BD aurait souhaité davantage de relief alors qu’ET se dit gêné par un " environnement qui change au gré des scènes et des personnages ". Le son est étrange et gris. Mais le chef parvient à diversifier les climats et à construire un récit en musique. Reste le cas Della Jones. Si elle n’a pas la plus belle voix du monde, elle a du tempérament. JR ne voit qu’" une seule couleur dans sa scène ultime " et finit par s’ennuyer. ET relève " ses difficultés à tenir la ligne " et BD note un vibrato " parfois mal maîtrisé ". PV se montre plus réceptif à cette intériorisation du sentiment.Le second William Christie poursuit sur la même ligne. Les Arts florissants se limitent à huit instruments, dont une flûte à bec et un hautbois. Ils ne peuvent pas toujours masquer " d’évidentes approximations " (PV), voire " un son très laid " (BD). JR regrette pour sa part l’interchangeabilité des personnages de Didon (Véronique Gens) et Belinda (Sophie Marin-Degor). ET comprend cette " neutralité " comme une volonté interprétative et non un résultat par défaut. Cet effectif restreint n’empêche cependant pas d’ameuter les sorcières à coups de glissando ni de mettre en valeur une ornementation parfois considérée comme " fétichiste " (JR). La mort de Didon ne saurait évoquer les graves abîmes creusés par Jessye Norman ou Janet Baker, mais elle donne " l’image de quelqu’un déjà parti, déjà ailleurs " (PV).

Lewis spontané

Comparé à ses contemporains ou à Leppard, Anthony Lewis apporte une bienfaisante impression de spontanéité grâce à des traits orchestraux " autrement plus souples et nuancés " (PV). BD et JR apprécient cette façon de " coller au texte " et sont alertés par l’apparition de Didon, beaucoup moins par l’Énée " cousin de Wotan " (BD) de Raimund Herincx. ET juge en revanche l’articulation de Janet Baker " un peu molle " et lui reproche d’évoquer un " personnage âgé ". Si le timbre n’a certes pas la splendeur du bronze de Jessye Norman, il participe au portrait pénétrant d’une amoureuse dont le destin ne cesse de nous émouvoir.Au collège de William Christie et Ivor Bolton, Christopher Hogwood préfère les cours et les théâtres d’Europe. Il choisit donc un orchestre d’une trentaine de pupitres, sans bois, distribue la Magicienne à une basse, le Premier Marin à un garçon et l’Esprit à un contre-ténor. Les machines anciennes du Théâtre de Drottningholm, en Suède, appellent le tonnerre et le vent. Plus à sa place en Belinda qu’en Didon, Emma Kirkby croise des chanteurs impeccables tels l’Énée de John Mark Ainsley ou l’Esprit de Michael Chance. Le chef emporte l’adhésion dès les premières mesures de l’ouverture par " son énergie " (JR) et " son panache " (PV), même si BD trouve sa battue trop " séquentielle ". Chanteuse à la courte carrière, Catherine Bott partage les auditeurs. ET cherche désespérément " une incarnation " et ne trouve " que le produit d’un studio ". JR entend " une actrice qui chante " et BD déplore un " manque de grandeur " tandis que PV reste sensible à ce personnage qui " part discrètement, au fur et à mesure que ses forces l’abandonnent ".
Friande de polychromie instrumentale, Emmanuelle Haïm ajoute aux cordes des flûtes, des hautbois et un basson et garnit généreusement le continuo. Son goût du spectacle se traduit dès l’ouverture appréhendée " sur les chapeaux de roue " (PV), riche de contrastes dans ses reprises. " Tout de suite installé au théâtre ", ET s’apprête à vivre un moment fort, tout comme JR qui note un " travail de studio très (trop ?) étudié ". Rien ne semble laissé au hasard dans cette version soigneusement captée, toujours juste, autant dans les imprécations de la Magicienne de Felicity Palmer que dans les appels du Marin de Paul Agnew. Personne ne songerait à contester la noblesse ni la présence de Susan Graham, mais sa dernière intervention paraît presque trop belle pour être vraie. " Est-une mort ? " demande JR, considérant ce " lyrisme langoureux " déplacé, tout comme ET, embarrassé par " tant de sensualité ". Éternel débat entre l’accomplissement de l’art et la vérité du sentiment.

L’élégance de Jacobs

" Il y a un chef ! " déclare très vite BD en écoutant René Jacobs… Il conduit d’un geste sûr, presque autoritaire, du continuo au chœur, ce qui n’interdit pas une " ambiance favorable au merveilleux " selon ET. Belinda pour Pinnock, la douce Lynne Dawson compose une Didon " manifestement éprouvée " (PV), ce qui n’enlève rien à son " élégance naturelle " (PV). JR se montre néanmoins plus admiratif qu’ému. À la tête d’une distribution de haut vol (Rosemary Joshua, Gerald Finley, Maria Cristina Kiehr) et colorée (la Première Sorcière de Dominique Visse), René Jacobs ne craint pas de marquer les ruptures ni d’appuyer les effets (sorcières venues tout droit de Halloween). La mort de Didon évite cependant toute grandiloquence et révèle " la fragilité humaine " (ET et PV) dans un environnement musical " hypnotique " (JR).

LE BILAN

1. René Jacobs
Harmonia Mundi 1998
2. Emmanuelle Haïm
Virgin 2003
3. Christopher Hogwood
L’Oiseau-Lyre 1992
4. Anthony Lewis
Decca 1961
5. William Christie
Erato 1994
6. Ivor Bolton
Teldec 1989
7. Raymond Leppard
Philips 1985
8. Charles Mackerras
Archiv 1967