« Daphnis et Chloé » de Maurice Ravel

Le ballet « Daphnis » est une véritable synthèse de l’art ravélien. Il faut faire ressortir la sensua­lité de la musique, mais sans clinquant. Pas si facile…

La partition, amputée de près des trois quarts sous la forme d’une Suite n° 2, connut tout d’abord les faveurs du disque : il en existe plus d’une centaine d’enregistrements. Il faut attendre 1953, soit seize ans après la mort du compositeur, pour écou­ter le premier disque de la totalité du ballet, avec l’Orchestre de la Suisse romande sous la baguette d’Ernest Ansermet. Toujours pour Decca, le chef genevois réenregistra le ballet complet, en 1965 et en stéréo. Ce style trop uniformément massif, avec peu de couleurs, déçoit, malgré un sens indéniable du rythme.
Désiré-Émile Inghelbrecht et l’Orchestre national de la Radiodiffusion française (1966, Testament), Manuel Rosenthal et celui de l’Opéra de Paris (1958, Vega-Universal) ou André Cluytens avec l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire (1962, EMI-Testament) souffrent d’orchestres aujourd’hui d’une qua­lité inférieure à ce qu’exige la partition.
Fameux créateur de Daphnis et Chloé en 1912, Pierre Monteux attendra (trop ?) longtemps pour graver le ballet complet avec l’Orchestre symphonique de Londres (LSO), en 1959. Longtemps considéré com­me une référence, c’est aujourd’hui un document desservi par une phalange ce jour-là en petite forme. Signalons qu’il existe également une version " live ", captée quatre ans plus tôt avec le Concertgebouw (Audiophile Classics).
Seule exception parmi ces chefs qui ont connu Ravel : Charles Munch, qui enregistra plusieurs extraits avec l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoi­re dès 1949 (Decca) puis le ballet complet à Boston deux fois (1955 et 1961, RCA). C’est bien l’orchestre qui fait ici la différence : nous retenons la version de 1955, plus ferme, pour notre écoute.

Échec des Russes

À partir des années 1970, avec une technique plus performante apparaissent des enregistrements qui rivalisent de précision. Hélas, à ce jeu, peu d’élus. Ainsi, Jean Martinon, avec l’Orchestre de Paris, d’une belle gravité mais avec une dureté de cordes et un manque de virtuosité flagrants (EMI, 1974), ou Charles Dutoit, avec un Orchestre symphonique de Montréal peu convaincu (Dec­ca, 1980). Le véritable renouveau de l’interpré­tation de tradition " française " viendra bien sûr de Pierre Boulez. Il renouvellera par deux fois, avec New York et Berlin (Sony, 1975 ; DG, 1994), les éclairages de la partition, nous obligeant à sélectionner ses deux versions pour la finale en aveugle. La sonorité (trop) séduisante d’Elia­hu Inbal avec l’Orchestre national de France ne peut masquer le peu d’engagement des interprètes (Denon, 1987) – impression quasi identique à l’écoute de la seconde formation de Radio Fran­ce, l’Orchestre philhar­monique, sous la baguette ensommeillée de son chef actuel, Myung-Whun Chung (DG, 2004).
Quitte à oser la séduction, on préférera les trois enregistrements de Bernard Haitink. Nous avons privilégié le premier, pour notre finale, avec le Chœur du Festival de Tanglewood et l’Orchestre symphonique de Boston (Philips, 1989), écartant celles, plus relâchées, avec l’Orchestre philharmonique de Londres (LPO) et l’Orchestre symphonique de Chicago (CSO). Pour entendre le Concertgebouw d’Amsterdam, ce n’est donc pas Haitink que nous pourrons retenir, mais Riccardo Chailly (Decca, 1994), qui va fouiller le moindre détail de la partition en une optique qui vaudra d’être elle aussi écoutée en aveugle.
Le LSO, après Monteux, n’a pas oublié son Daphnis : sous la baguette fringante de Claudio Abbado (DG, 1988), il en proposera une version souvent citée en référence, qu’il nous faut donc confronter en aveugle. L’Orchestre philharmonique de Londres et André Previn (EMI, 1982) demeurant aux prises avec une réverbération intempestive, la bonne surprise anglaise proviendra d’une formation non londonienne : ce sera le City of Birmingham Symphony Orchestra, rafraîchissant sous la direction de Simon Rattle (EMI, 1990) et donc retenu lui aussi pour l’écoute en aveugle.
Est-il naïf de croire que des interprètes russes puissent être plus en osmose avec une partition créée par les Ballets russes entre L’Oiseau de feu et Le Sacre du printemps de Stravinsky ? Las ! Guennadi Rojdestvenski et l’Orchestre de la Radio d’URSS sont d’une brutalité éprouvante (Melodyia, 1973). Valery Gergiev demeure en retrait, avec un LSO mal préparé (LSO Live, 2009). Yakov Kreiz­berg, avec le Philharmoni­que de Monte-Carlo, manque de tension (OPMC Classics, 2010).
Les orchestres germaniques sont, eux, pratiquement absents de la discographie : en Allemagne, Michael Gielen et l’Orchestre de la Radio de Baden-Baden et Freiburg (Arte Nova, 1997) sont à oublier – cuivres braillards et cor faux à 1 min. 13 s du début ! Du côté de l’Autriche, il en va fort différemment avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, dont James Levine (DG, 1984), mieux que pour son remake avec Boston (2009, BSO), fait vibrer chaque pupitre : bon pour l’écoute en aveugle !

LES HUIT VERSIONS

La réalisation du jeune Simon Rattle, du Chœur et du City of Birmingham Symphony Orchestra est avant tout appréciée pour sa grande fraîcheur et les sonorités rondes de son orchestre – à la fois " homogènes et fondues " pour BD et PV, " fines et narratives " pour SF, qui perçoit cependant " une prise de son écrasée " et un chœur plutôt " faible ", et même " chichi­teux " pour FM. Il manque " une ligne directrice " à cette version pour PV, et FM la trouve " trop gentille ". La " Danse générale " fi­nale ne satisfait aucun auditeur. Frustré, SF trouve qu’elle ne comporte " aucun élément qui restitue la dimension orgiaque et sensuelle " de Daphnis. C’est bien " peu chorégraphique " pour BD et FM, et BD d’ajouter qu’il trouve cette danse " statique et laborieu­se ". Une interprétation trop contrôlée, qui manque de caractère.
Dès l’introduction de Bernard Haitink, FM admire " la majesté du chœur, d’une sonorité lactée ", hélas contrebalancée par " la froideur et le peu de densité des cordes, si peu sensuelles " pour SF, voire " une acidité et des aigus agressifs " pour BD. " Sans mystère et trop directif " pour SF et BD, le " Lever du jour " est en revanche apprécié par FM, charmé par " le pépiement de l’orchestre ", et PV, qui jubile à l’écoute du " climat pastoral ", malgré le peu de " fluidité et de magie " de ce passage pourtant si extraordinaire. BD et FM dénoncent une faute de goût dans les rythmes " trop gershwiniens " de la " Danse " finale : nous ne sommes pas dans Un Américain à Paris, quand même ! Tous déplorent une imagination en berne et le peu de mystère d’une interprétation " si peu dionysiaque " (PV), " efficace, mais raide ", comme le souligne avec insistance SF. Le sentiment étrange d’être face à une interprétation datée…
Face à Charles Munch à Boston, nos auditeurs perçoivent aussitôt une interprétation ancienne, qui choque d’emblée BD, la trouvant " trop musclée et d’une grandiloquence déplacée ". Elle est même au-delà pour PV, fasciné par son caractère " incantatoire et flamboyant "… FM est le plus enthousiaste, il aime cette " générosité sonore, cette direction à bras-le-corps, cet élan ", tout en déplorant avec SF la qualité relative de l’orchestre et une prise de son " datée ". Pour BD, " nous sommes plus du côté de Degas que de Ravel ". Au " Lever du jour ", " il règne un tel enthousiasme qu’on se croirait au théâtre, on entend les rideaux frémir ", remarque FM – " chez Walt Disney ", ironise BD. PV et BD s’étonnent tous deux " d’un finale d’une farouche gaîté ! ", et même " païen ! ", renchérit PV. Un enthousiasme néanmoins tempéré par SF qui, à juste titre, caractérise bien la vision du chef imprimée à un " orchestre démonstratif et quasi hollywoodien qui n’est certes pas désagréable mais hors sujet ".

Levine inabouti

Claudio Abbado avec le Chœur et l’Orchestre symphonique de Londres charme à la fois par son lyrisme et le caractère analytique de sa lecture. PV est plus réservé sur " la raideur des cordes et la rigidité des phrasés " et " ce manque de souplesse, d’autant plus flagrant pour un début ". SF est le moins convaincu de tous, trouvant cette interprétation " bien prosaïque, malgré l’excellence du chœur ". " L’ambiance de volière " (PV) du " Lever du jour " est appréciée mais, hélas, " retombe aussitôt ". " C’est une séduction de façade, qui tourne à l’artificiel " pour FM. PV est divisé sur cette interprétation puisqu’au final, il lui trouve " un certain souffle et de l’allure ". Un finale réussi, si l’on en croit éga­lement BD, qui lui trouve " une vio­lence bien déployée ". Une version qui comporte plusieurs passages réussis mais manque d’unité.
James Levine, avec le Philharmo­nique de Vienne, offre une beauté fascinante aux auditeurs. Si le début rassemble les suffrages par son " raffinement " (PV), sa " superbe réalisation " (BD) et notamment l’aspect " ondoyant et magique de ses cordes " (FM), en revanche, le " Lever du jour " déçoit : " Quel manque de tension ! " s’étonne FM… La "Danse " finale, " si peu chorégraphique " pour BD et PV et un tantinet " sirupeuse dans ses couleurs forcées " pour SF, manque d’énergie. Un déséquilibre qui nuit à la cohésion de l’œuvre, simplement virtuose, et d’une élégance convenue que BD associe " plus à Puvis de Chavannes qu’à Léon Bakst ". Voilà encore une version inaboutie, décidément…

Boulez, c’est Ravel !

La première version de Pierre Boulez avec les Camerata Singers et l’Orchestre philharmonique de New York frappe SF par " son univers sonore grouillant de vie et sa direction d’orchestre anti-analytique ". Un début qui, d’emblée, " ne refuse rien aux plaisirs du son et des sens " (SF), porté par " une suavité et une grâce enjôleuses " selon FM. Quant à BD, il exulte : " Voilà enfin une version ravélien­ne ! " PV est le plus partagé de tous : il salue " cette sensation d’un monde qui se met progressivement en place ", tandis qu’avec BD et SF il est déçu par le " Lever du jour " " qui tourne à vide ". Seul FM est captivé par " l’atmosphère fantomatique ". L’enthousiasme revient en chœur lors du finale, où il s’agit d’admirer " l’explosion de couleurs et de rythme " (PV), " la profonde sensualité " (BD), " le luxe de cuivres à la Bernard Herrmann " (FM) et " l’énergie anguleuse " (SF). Nous nous rapprochons d’une unité de ton idéale, mais pas encore complètement contrôlée.
À la tête des forces du Concertgebouw d’Amsterdam, Riccardo Chailly capte aussitôt l’attention. Seul PV se distingue en regrettant un manque de " spontanéité et de mystère " face à des commentaires unanimement élogieux : " aérien, équilibré " (FM), " rayonnant, sans l’ombre du moindre pathos " (SF), " pastoral et d’une simplicité enjôleuse " pour BD. Le " Lever du jour " départage les auditeurs : tout aussi " printanier " pour BD, " léger et entraînant " pour FM, tandis que SF trouve qu’il flirte avec " le banal "… peut-être dû à " un coloris trop tamisé " pour PV. La somptueuse " Danse " finale se distingue par " un sens remarquable du détail " (BD), même si PV la trouve " un peu sage " (PV), FM " plus précipitée que nerveuse " et SF " pas si grisante que cela "… Une interprétation superbe, certes, mais qui n’offre pas tout à fait cette folie paroxystique qu’on est en droit d’attendre.
Vingt ans après New York, Pierre Boulez revient sur Daphnis, cette fois avec le Philharmonique de Berlin. Dès les premières minutes, l’équilibre sonore subjugue aussitôt. PV loue cette " diversité des climats sans perte de la ligne directrice, où l’on entend tout, où l’on voit tout ". Un orchestre splendide et étourdissant, à la fois " contemplatif et analytique " pour SF. Le " Lever du jour " est du même niveau : " vertigineux " (PV), " une pure magie orchestrale " (FM), " d’une tendresse virile " (SF), " un chant sublime " (BD). Quant à la " Danse " finale, PV demeure bouche bée face à son " énergie farouche, sans vulgarité ni débraillé ". FM loue cet art " si subtil de la demi-teinte associé à un swing merveilleusement dosé ", tandis que SF est fasciné par la direction d’orchestre, " ce contrôle absolu de la folie ". Les superlatifs pleuvent ! " Sensuel et clair ", " doux et sauvage ", " libre et maîtrisé ", " étourdissant "… " C’est Ravel ! " synthétise BD…

LE BILAN

1. Pierre Boulez
Deutsche Grammophon
1994
2. Riccardo Chailly
Decca
1994
3. Pierre Boulez
Sony Classical
1975
4. James Levine
Deutsche Grammophon
1984
5. Claudio Abbado
Deutsche Grammophon
1988
6. Charles Munch
RCA-BMG
1955
7. Bernard Haitink
Philips
1989
8. Simon Rattle
EMI
1990