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un Apollon discret au temps de dionysos


mai 2013 - par Philippe Venturini - Article paru dans le N°152 de Classica


En plein baroque, alors que le violon devient ébouriffant de virtuosité et que les concertos s'écrivent à la chaîne, Corelli, mort il y a trois cents ans, se remarque par son goût pour l'équilibre et sa production réduite. Une singularité... baroque ?

Un nom plus qu'un son. Une référence plus qu'une valeur. Il suffit de constater les publications discographiques ou les programmes suscités cette année par le tricentenaire de sa mort pour comprendre : en son temps sur tous les pupitres, Corelli reste aujourd'hui dans les bibliothèques. Baroque, il l'est par son état civil (l'Italie des XVIIe et XVIIIe siècles) mais peu par son esprit rationnel et synthétique, éclairé avant l'heure. En un temps où le concert de musique ancienne doit trop souvent ressembler à un cabaret où la vocalise coule à flot pour griser un public en mal de sensations fortes, le malheureux a peu de chance de mobiliser les foules : dix heures de musique pour violon, dont quelques minutes d'une sonate à quatre pour trompette, deux violons et basse continue. Pas même un concerto soliste pour son instrument, alors que Vivaldi en laisse plus de deux cents.
Cela n'empêcha pas Corelli de rayonner dans toute l'Europe. Il bénéficia du développement de la facture des instruments à cordes (Amati, Stradivari, Guarneri, Goffriller) et de l'imprimerie musicale. On compte ainsi une cinquantaine d'éditions de ses Sonates pour violon op. 5 au XVIIIe siècle. Sa musique, souvent moins exigeante que celle de ses prédécesseurs Marini, Fontana, Castello ou Uccelini, lui permit en outre de s'adresser à de bons violonistes amateurs. Mais les maîtres surent aussi le respecter. François Couperin déclara qu'il "l'[aimerait] tant [qu'il vivrait] " et Dandrieu l'invita dans son Deuxième Livre de clavecin. Bach composa une fugue (BWV 579) sur un mouvement de ses sonates ("Vivace" de l'Opus 3 n° 4) et Telemann signa des Sonates Corellisantes.
Un brillant violoniste
Benjamin d'une fratrie de cinq, Arcangelo Corelli naît le 17 février 1653 à Fusignano, à une trentaine de kilomètres de Ravenne et une soixantaine de Bologne. Cette petite ville d'Émilie-Romagne, qui compte aujourd'hui quelque 8 500 habitants, accueille naturellement sa place Corelli que borne l'église del Pio Suffragio. Sa façade arbore un bas-relief représentant le compositeur un violon à la main, dévoilé à l'occasion du tricentenaire de sa naissance. Ce sont les seules traces visibles de sa présence : la maison natale comme les témoignages directs ont disparu. Il faut alors prudemment se fier à des écrits posthumes qui suivent Corelli à Faenza et Lugo pour y apprendre la musique et le violon avant d'aller se perfectionner à Bologne. Corelli a dû se plaire dans cette ville qui abrite la première université, des académies de lettrés (l'Accademia Filarmonica), des théâtres et des églises (Maurizio Cazzati est maître de chapelle à San Petronio) puisqu'il mentionnera sur ses trois premières partitions, publiées à Rome : Arcangelo Corelli da Fusignano detto Il Bolognese.
Après ces cinq (?) années, il arrive vraisemblablement à Rome en 1675 où ses talents de violoniste le guident (comment ? sur quelle recommandation ?) vers les meilleurs ensembles instrumentaux réunis pour les fêtes pascales. Il participe ainsi au San Giovanni Battista, oratorio de Stradella (31 mars), avec le luthiste Lelio Colista et le claveciniste Bernardo Pasquini en l'église San Giovanni dei Fiorentini et aux musiques de carême en l'église San Marcello de l'Arciconfraternità del Santissimo Crocifisso avant d'être de la fête de la Saint-Louis le 25 août à San Luigi dei Francesi (Saint-Louis-des-Français). Comme Vivaldi, Bach, Mozart et Beethoven, Corelli est d'abord brillant instrumentiste avant de devenir compositeur.
Aussi est-ce grâce à son violon qu'il rencontre les principaux acteurs de la vie musicale romaine. D'abord la reine Christine de Suède, convertie au catholicisme et installée au palais Riaro (aujourd'hui Palazzo Corsini, Galleria Nazionale dell'Arte Antica), dont il intègre l'Accademia Reale. C'est à ce moment que Corelli commence à composer (à moins qu'il ne mette au propre des essais bolonais) et, en 1681, il adresse son Opus 1 à sa bienfaitrice. La gêne financière de la souveraine le contraint à changer de poste. Il trouve asile chez le cardinal Benedetto Pamphilj, petit-neveu du pape Innocent X, librettiste à ses heures perdues (de nombreux oratorios d'Alessandro Scarlatti, Il Trionfo del Tempo e del Disinganno de Haendel) en son palais du Corso (aujourd'hui la Galleria Doria-Pamphilj). Corelli prête alors son violon à de nombreux concerts et offre à son nouveau patron son Opus 2, un autre recueil de douze sonates en trio. Ne voulant pas suivre Benedetto Pamphilj à Bologne où il vient d'être nommé légat du pape, Corelli se retrouve sans emploi. Mais en cette année 1689, la chance va à nouveau adopter la pourpre cardinalice. Pietro Ottoboni, neveu du nouveau pape Alexandre VIII, va en effet engager Corelli et son élève Matteo Fornari qui rejoignent ainsi les violoncellistes-compositeurs Lulier et Lanciani. Aussi bien dans le palais de la Chancellerie (Palazzo della Cancelleria) que dans l'église San Lorenzo in Damaso qui y est intégrée, Ottoboni fait entendre de la musique profane (cantates, sonates) et sacrée (oratorios). Profitant de conditions sans doute optimales, Corelli dédie en 1694 son Opus 4 à celui que Charles de Brosses présentait dans ses Lettres familières sur l'Italie comme "sans mœurs, sans crédit, débauché, ruiné, amateur des arts, grand musicien". Auparavant, le compositeur s'était acquitté d'une commande du duc de Modène, Francesco II d'Este, qui l'avait entendu chez Pamphilj : c'est l'Opus 3.
"Maestro famosissimo"
Après ces quatre recueils de douze sonates en trio (deux violons et une basse), Corelli fait publier, en 1700, son Opus 5, ces sonates pour violon pourtant plus exigeantes que toute l'Europe réclamera. En 1712, il prépare à Amsterdam, grand centre d'impression musicale, l'édition des douze Concerti grossi op. 6. Un contrat très précis validé par un notaire témoigne de la notoriété dont Corelli peut se prévaloir. Il était en effet devenu membre de la "Congregazione dei Musici di Roma sotto l'invocazione di Santa Cecilia" puis, considéré comme "Maestro famosissimo di violino", de l'Académie d'Arcadie où siègent Scarlatti et Pasquini mais aussi le cardinal Ottoboni et le prince Ruspoli, autre grand mécène romain. Il meurt le 8 janvier 1713 avant la publication de son Opus 6 qui sera supervisée par son élève Fornari. Corelli était alors respecté et apparemment riche puisqu'il lègue par testament un tableau "de son choix" au cardinal Ottoboni et un Breughel (lequel ?) au cardinal Colonna, tous ses violons et ses manuscrits à Fornari. Bien qu'il repose au Panthéon, dans la chapelle Saint-Joseph réservée aux artistes, et qu'il vécût dans le luxe des palais, il semble avoir mené une existence modeste, entièrement consacrée à son art. Mais il ne faudrait pas le considérer, sous prétexte qu'il n'a écrit que de la musique de chambre, comme un être reclus, refusant la pompe et le brio des grandes cérémonies. On sait qu'il participa à de nombreux oratorios, dont Il Trionfo del Tempo e del Disinganno de Haendel en 1707, et l'année suivante La Resurrezione, du même, les 8 et 9 avril 1708 (dimanche et lundi de Pâques) dans le palais Bonelli, piazza de Santi Apostoli, de Francesco Maria Ruspoli : vingt violons, quatre altos, cinq violoncelles, cinq contrebasses, quatre hautbois, deux trompettes, un trombone. Auparavant, en 1687, il avait dirigé un ensemble de cent cinquante instrumentistes et cent choristes pour accueillir par une sérénade de Pasquini l'ambassadeur de Jacques II chez la reine Christine.
Trop simple, Corelli ?
Six cahiers pour dix heures de musique à une époque où la composition était une activité de production comme une autre (on ne rejouait pas, il fallait sans cesse du neuf) : Corelli a eu la chance de disposer d'un environnement favorable lui permettant de polir chacune de ses œuvres (douze ans entre l'Opus 5 et l'Opus 6) et de les faire imprimer, ce qui leur évitait de disparaître sitôt jouées. Les quatre recueils en trio font alterner sonates d'église (Sonate da chiesa op. 1et op. 3) et sonates de chambre (Sonate da camera op. 2et op. 4). Les premières alignent régulièrement des mouvements lent-vif-lent-vif (avec quelques exceptions comme les Sonates op. 1 n° 4, n° 7et n° 9, op. 3 n° 6 et n° 10) et utilisent l'orgue pour la basse continue tandis que les secondes peuvent compter trois, quatre ou cinq épisodes d'origine chorégraphique soutenus par le clavecin : ce sont des suites.
Si le style de Corelli peut nous sembler aujourd'hui impersonnel ou banal, c'est parce qu'il fit école. Le violoniste forma en effet de nombreux élèves (Carbonnelli, Geminiani, Somis) et le compositeur synthétisa les tendances de son temps. Il se montre certes moins démonstratif que les Fontana, Castello et autres Uccelini, évite les changements de registre brutaux, les notes trop aiguës (à l'exception de l'Opus 5, plus spectaculaire), mais il vise à discipliner la tonalité en limitant les modulations aux tons voisins, comme le feront les classiques, et en facilitant les transitions par des demi-cadences. Son goût pour l'équilibre apollinien (nombreux traits en imitation entre les deux voix supérieures) ne l'empêche cependant pas de solliciter la virtuosité de l'archet (les doubles cordes, les deux voies d'une fugue de l'Opus 5) ou la dissonance (nombreux retards dans les mouvements lents, sur les cadences parfaites) ni de libérer la basse de sa seule fonction d'accompagnatrice pour lui confier d'amples figures mélodiques (Variations nos 7, 11, 15, 21 et 23 de La Folia, dernière sonate de l'Opus 5).Alors, trop simple la musique de Corelli ? Trop tiède sans doute (excepté l'Opus 5, redisons-le) pour qui attend les effets de manche et les bizarreries baroques d'un Biber ou d'un Vivaldi. Mais n'oublions pas que Couperin, dans son Apothéose de Corelli, le mène au Parnasse, pays d'Apollon et des Muses, et non chez Dionysos. Pourquoi ne pas le suivre ?

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