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L'ouverture de « Guillaume Tell » de Rossini


avril 2014 - par Jérémie Rousseau - Article paru dans le N°161 de Classica


Immortalisée par un allegro qui a fait le tour du monde, l’ouverture de « Guillaume Tell » vaut pourtant plus que sa fameuse rengaine. Seuls les plus grands s’en sortent avec les honneurs.

S'il est difficile de classer les ouvertu­res de Rossini selon leur degré de popularité, il ne fait aucun doute que la célébrité de celle de Guillaume Tell dépasse de très loin l'opéra dont elle est tirée : pour une cinquantaine de versions d'ouvertures isolées, combien d'intégrales ? De surcroît, celles-ci valent plus pour leur casting que pour le chef et la phalange. Exemple ty­pique : Lamberto Gardelli, poussif et mal inspiré à la tête du Royal Philharmonic pour la première intégrale studio en 1972 (EMI), que nous abandonnons. Six ans plus tard, Riccardo Chailly, avec le National Philhar­monic (Decca, 1978), affiche un ton et une classe qui nous font en revanche retenir son témoigna­ge. La vision de Riccardo Muti souffre malheureuse­ment des faibles­ses de l'Orchestre de la Scala (" live " EMI, 1988), tandis qu'Antonio Pappa­no, prosaï­que avec l'Académie Sainte-Cécile, n'est pas plus à la hauteur (" live " EMI, 2010) que Fabio Luisi à Vien­ne (" live " Orfeo, 1998). Enfin, la RAI (Sanzogno 1954, Rossi 1956, Myto), le San Carlo (Previtali 1965, GOP) et le Mai musical florentin (Muti 1972, Gala) offrent des conditions sonores trop précaires.

L'ouverture enregistrée séparément se taille donc la part du lion dans la discographie. Malgré leur musicalité, nous nous passerons, pour des questions acoustiques, des lectures de Van Beinum avec le Concertgebouw (Decca, 1952), du tempétueux Toscanini avec le NBC (Relief, 1940 ; RCA, 1953) et de l'élégant De Sabata à la Scala (EMI, 1948). Aucun regret d'écar­ter Fritz Reiner à la tête du Chicago Symphony Orchestra (RCA, 1958), si sérieux, si tranchant mais si peu rossinien ! S'il manque aux tandems Orchestre de Detroit/Paray (Mercury, 1959), Orchestre national de la Radiodiffusion fran­çaise/Markevitch (EMI, 1957), Philharmonique de Vienne/Sargent (Seraphim, 1951) ce surplus d'inventivité qui les distinguerait de leurs rivaux, Karel Ancerl et son Philharmonique tchèque se lancent dans l'aventure avec une joie et une évidence prometteu­ses : version retenue sans hésiter (Supraphon, 1960)... tout com­me celle de Carlo Maria Giulini et du Philharmonia, dont on apprécie l'énergie et l'équilibre (EMI, 1965). Inattendu dans ce répertoire, Leonard Bernstein emmène le New York Philharmo­nic sur un terrain glissant, mais si voluptueux qu'on le suit sans le lâcher : à garder (Sony, 1965).

Colin Davis dirige le Royal Philharmonic avec tact (EMI, 1961), mais l'enthousiasme initial retom­be vite, défaut, hélas, récurrent. En effet, de nombreux chefs peinent à assurer à la pièce sa cohérence et son homogénéité : certains ne décollent pas (Dutoit et le Symphonique de Montréal, Decca, 1990), d'autres plongent le " ranz des vaches " dans la léthargie (Gel­metti avec le Radio-Sinfonieorchester de Stuttgart, EMI, 1991 ; Liebreich et le Münchener Kammerorchester, Sony, 2010), et les derniers font basculer l'assaut final dans l'absolue vulgarité (Norrington et ses London Classical Players, EMI, 1990 ; Wordsworth et le LSO, Sony, 1990 ; Celibida­che et le Philharmonique de Munich, EMI, 1993 ; Chung et Sainte-Cécile, DG, 2001). D'autres susci­tent l'indifférence (Marriner et St Mar­tin in the Fields deux fois pour Philips, 1977 et 1987 ; Mehta et le Philharmonique d'Israël, Dec­ca, 1980 ; Patané et Bamberg, Eurodisc, 1989 ; Solti et le World Orchestra for Peace, Decca, 1995).

Abbado, Chailly, Muti et Karajan ont en commun d'avoir remis à plusieurs reprises l'ouverture sur le métier. Tant mieux ! Chailly s'y adonne deux fois (National Philharmonic Orchestra, Decca, 1981 ; Philharmonique de la Scala, Sony, 1995) mais ne renouvelle pas l'intérêt de l'intégrale évoquée plus haut et retenue parmi nos huit finalistes. Souvent étincelant dans Rossini, Abbado éblouit avec le London Sympho­ny Orchestra (RCA, 1978) mais s'éteint avec le Chamber Orchestra of Europe (DG, 1989) : sa première mouture s'impose donc. Exalté dans une partition qu'il chérit pour l'avoir dirigée à la scène, Muti trouve avec le Philharmonia un partenaire à la hauteur de sa flamme : captivant (EMI, 1980). Quant à Karajan, qui en grave trois versions, il livre une lecture d'abord sérieuse (Philharmonia, EMI, 1960), avant de s'y abandon­ner à deux reprises face au Philharmonique de Berlin (DG, en 1971 et 1984) avec des moyens et une ambition qui en font deux choix indispensables.

Les huit versions

Face aux quatre participants de l'écoute en aveugle [Philippe Venturini (PV), Éric Taver (ET), Jérémie Rousseau (JR) et Xavier Lacavalerie (XL)], la seule ouverture tirée d'une intégrale ne fait pas long feu : Ric­cardo Chailly et le National Philharmonic Orchestra, résume ET, se livrent à une " démonstration d'orchestre sans âme ni style ". JR pointe dès les premières mesures " des violoncelles qui posent et une atmosphère peinant à s'installer ". Un romantisme de mauvais goût ? Pire : " gnangnan et vaguement larmoyant ", clame ET. L'orage est mené comme une " mauvaise musique de film " et l'impression d'entendre une " version de fonctionnaires sans panache " (XL) persiste, partagée par tous. Si le dialogue entre la flûte et le cor anglais n'est pas dénué de beautés, " on s'y ennuie très vite " et la partie finale, oscillant entre " lourdeur et prudence excessive " (PV), tourne vite à vide. Peu à sauver.

La prise de son entourant Herbert von Karajan et le Philharmonique de Berlin (version 1971) vaut une " attaque spectaculaire, avec un qua­tuor à cordes presque en écho, comme si on avait rajouté du silence derrière ", remarque XL, qui vante les beautés de la phalange : "L'orage est électrique ! " PV regrette immédiatement les " effets pleurnichards " de l'introduction, à laquelle JR trouve toutefois de la noblesse " et une opulence sonore qui ne se dément pas ". Certes, l'orage est efficace, mais " le chef en fait trop : décidément, il n'a pas peur ! " (PV)... Non, Karajan ne craint pas les zigzags : " la prière et les yeux au ciel en introduction, un orage qui lorgne sur Bruckner sui­vi d'un climax wagnérien ! " Aussi, dans la charge finale, " il ne reste que la discipli­ne " (ET). Impressionnant à entendre, mais contresens criant.

Amoureux de l'ouvrage, Riccardo Muti emporte avec fougue le Philharmonia, modèle de rondeur et pourtant " orchestre international sans vraies couleurs ", note XL, qui trouve le thème bucolique des vents " monochrome ". Pourtant, le " crescendo est bien mené ", remarque JR, qui se demande quand même si " la machine orchestrale ne finit pas par tourner à vide : morceau de concert ou lever de rideau ? " Hormis la prise de son, métallique à son goût, " aucun défaut flagrant, estime ET, pas d'emphase, pas de lourdeur, c'est clair et romantique ". Les " sections s'enchaînent bien les unes aux autres, il y a de la souplesse, tout procède d'un même geste " (PV). Mais d'où vient ce sentiment de monotonie qui s'installe ? Comme si tout défilait si vite qu'aucun caractère ne s'imposait au final.

Karajan sentimental

" Ah ! ce vibrato envahissant ! et cette justesse ! " peste PV, gêné par la sentimentalité du violoncelle du New York Philharmonic... Mais ses réserves tombent vite devant " la succession de climats, les transitions bien ménagées, l'absence de vulgarité : c'est très bien construit, malgré les limites de l'orchestre ". Un bon point pour Leonard Bernstein, qui sait ce qu'il veut et l'obtient. Pour JR, le chef " joue la carte de l'intériorité, de la tempête psychologique " et insuffle à la charge finale, " vive et trépidante, une inquiétude inattendue " : une larme mahlérienne dans le chaudron rossinien. C'est d'abord " méditatif ", estime XL, qui goûte à la fois la clarté rythmique et la touche démonstrative de la version, malgré les limites des musiciens. " C'est un orchestre d'opéra pas très raffiné, juge ET, avec une flûte solo complètement dépassée, mais qui joue à fond le décor carton-pâte. " Orchestre insuffisant, néanmoins.

Décidément, on n'en finit pas avec " le sentimental ". Cette fois encore avec Karajan (version 1984). À nouveau, PV pointe le côté " main sur le cœur " du violoncelle, " à la limite du sirupeux ". JR y entend un " aban­don rêveur ", mais également beaucoup de lourdeur dans la section finale. Et pourtant, quelles qualités que celles du Philharmonique de Berlin ! XL admire le grand spectacle ordonné par le chef, un " festival de beau son et une cavalcade finale généreuse ". " Oui, renchérit ET, c'est romantique, plein de couleurs ; ça a un côté rustique, folklore reconstitué : on nage dans la Suisse de Chateaubriand, c'est webérien, voire "protoberliozien". " Justement, cet étalage de climats très individualisés gêne PV, qui trouve que " le climat mollasson " l'emporte, ajoutant : " Ne perd-on pas le fil conducteur et l'unité de la pièce ? " D'indéniables qualités, oui. Mais des doutes, beaucoup trop de doutes.

Avec le Philharmonia de Carlo Maria Giulini, le violoncelle a quelque chose de scolaire, note JR, malgré un orage " bien amené, une section finale électrique, au terme d'une baisse de tension dans le climat bucolique du ranz des vaches ". Non, défendent PV et ET, " ce tempo plus tranquille, c'est justement le flegme suisse, la fameuse neutralité helvète ! On est au pays de Guillaume Tell, quand même ! "... Tous deux admirent " le côté rêveur, la respiration, la sincérité " générale, avec " des couleurs bien caractérisées et un galop final naturel, enlevé et sans forcer ". En bref, une version saine mais parfois ternie par les limites de l'orchestre, " pas plus éblouissant que ça " (ET). À peu de choses près, cette version aurait pu être le mètre-étalon, lance XL, car c'est décidément " très équilibré ". On y est... presque.

Aura-t-on la version qui satisfait tout le monde ? Pas sûr. ET, PV et JR admirent la beauté du LSO de Claudio Abbado et PV est d'emblée séduit par " la noblesse contenue du violoncelle : il y a du relief, de la violence, de la tendresse, des transitions artistes ". ET entend de la cohérence, de l'éloquence, " un peu comme l'Orchestre philharmonique de Vienne dans une valse de Strauss ". Quant au " crescendo et [au] crépitement de Rossini " (JR), ils sont bien là : " Abbado joue toutes les conventions de l'opéra, sans histoire. Jubilatoire mais pas ostentatoire. " XL est plus sceptique : oui, il trouve les transitions excellentes, mais " à part ça ? " Trop neutre, pour lui : Abbado se cherche, " il n'a pas son cœur en bandoulière ". Des réserves qui tempèrent à peine l'enthousiasme général.

Ancerl à la majorité

De nouveau, XL s'avoue perplexe face à la démonstration de Karel Ancerl et du Philharmonique tchè­que. " C'est trop clinquant. " Même si, sourit-t-il, " ces musiciens ne sont pas les perdreaux de l'année ! " Protestations d'ET : " Ce n'est pas clinquant, mais tout simplement du panache : un orage de convention, oui, mais on est au théâtre ! " PV et JR louent le mélange de sobriété, de nervosité et de jovialité de ces douze minu­tes magnifiées par un Philhar­mo­nique tchèque " pas lisse du tout " (ET), avec " ses cordes râpeuses " (JR) et " sa flûte solo éloquente " (PV). Ancerl n'admet " aucun débordement et dégage une énergie formidablement canalisée " (PV). En clair, c'est le choix qui s'impose, bien résumé par XL : " Voilà la version qu'on peut adorer ou détester le plus. " Pour la majorité, le choix semble fait : Ancerl l'emporte d'une courte tête... mais l'emporte bien.

Le bilan

  1. Karel Ancerl
    Supraphon 1960
  2. Claudio Abbado
    RCA 1978
  3. Carlo Maria Giulini
    EMI 1965
  4. Herbert von Karajan
    DG 1984
  5. Leonard Bernstein
    Sony 1965
  6. Riccardo Muti
    EMI 1980
  7. Herbert von Karajan
    DG 1971
  8. Riccardo Chailly
    Decca 1978

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