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Le Quintette "La Truite" de Franz Schubert


novembre 2014 - par Franck Mallet - Article paru dans le N°167 de Classica


Un trio à cordes, un piano et une contrebasse, telle est la composition très insolite de ce quintette célèbre qui reprend le lied "La Truite". Cette oeuvre d'un Schubert jeune respire la gaieté. Mais il ne faut pas y verser dans la minauderie.

Plus d'une centaine de versions discographiques de La Truite sont disponibles ! Puisons dans le passé deux versions ­ disponibles depuis peu ­, celle de Lev Oborin (piano) et David Oïstrakh (violon) d'une part, et de Claudio Arrau avec le Quatuor Juilliard d'autre part : une belle leçon de musicalité (Doremi, pour les deux). À partir des années 1950, il faut connaître Clifford Curzon et l'Octuor de Vienne, qui offrent une version certes un peu désuète mais qui ne manque pas d'allure (Decca), ainsi que Maria Yudina et le Quatuor Beethoven, qui caracolent à des tempos vertigineux, mais avec quel enthousiasme, quelle réjouissance (Arlecchino)! Impossible d'oublier non plus Rudolf Serkin au Festival de Marlboro (Sony), ni Ingrid Haebler avec Arthur Grumiaux (Philips). Des références régulièrement au catalogue depuis leur apparition il y a plus de quarante ans. Un âge devenu un handicap qui les fige dans le style de l'époque : on aimerait plus d'aération, de légèreté.D'autres enregistrements ont les qualités... de leurs défauts : circonscrite au talent particulier d'un ou de plusieurs des musiciens, l'expression globale manque d'unité. Ainsi, le trop imposant Sviatoslav Richter face au Quatuor Borodine (EMI), Evgeni Kissin, solitaire et survolté face à Vladimir Spivakov (Brilliant), Boris Berezovsky en compagnie de partenaires sans envergure (Sony), la première version d'Emanuel Ax, dont le jeu juvénile convient si peu à un Quatuor Guarneri fatigué (RCA) ; une décennie plus tard, Ax n'a rien perdu de sa vigueur aux côtés de musiciens tous méritoires ­ dont Pamela Frank et Yo-Yo Ma ­, mais à trop frétiller, cela manque d'articulation (Sony). Zoltan Kocsis est bien rigide avec le Quatuor Takacs (Hungaroton), tandis que, quatorze ans plus tard, les mêmes Takacs se plient avec difficulté au jeu mécanique d'Andreas Haefliger (Decca). La version confortable mais sans aspérité du Beaux Arts Trio (Philips et Pentatone) est à l'inverse de celle du Trio Wanderer, idéalement nerveux mais où l'amplitude fait parfois défaut (HM). Impression similaire, trente ans plus tôt, pour Georges Pludermacher et le Trio à cordes Français (EMI). Les individualités réunies de Frank Braley, des frères Capuçon, de Gérard Caussé et d'Alois Posch relèvent plus de la démonstration que de l'émotion (Virgin). Mais d'autres Français retiennent notre curiosité par la fraîcheur de leur jeu : ainsi la récente version de Jean-Marc Luisada et du Quatuor Modigliani (RCA, 2013). Nous la retenons, car elle pourrait bien créer la surprise...

Les lectures soignées de Heisser/ Prazak (Praga), du Trio Chausson (Mirare), des Hagen ­ deux fois, avec Andras Schiff (Decca) puis James Levine (DG) ­, d'Alfred Brendel ­ sa première ­ avec le Quatuor de Cleveland (Philips) ­ déçoivent néanmoins, trop lisses et sans aspérités. En revanche, la seconde réalisation de Brendel, avec Thomas Zehetmair et Tabea Zimmermann (Philips, 1994), est d'une telle évidence et d'un tel naturel que nous la sélectionnons.

Gilels toujours là

Avec le piano trop chétif de Hephzibah Menuhin, la première version des Amadeus (EMI, Testament) est à écarter; en revanche, la seconde, enregistrée un an plus tard avec Emil Gilels (DG), est si fruitée, malgré son âge vénérable (1959!), qu'elle nous paraît toujours capable de séduire nos auditeurs. Unanimement appréciés pour l'engagement supérieur des interprètes et un clavier si allègre, Elisabeth Leonskaja et le Quatuor Berg (EMI, 1985) n'attirent que des éloges. Idem pour Christoph Eschenbach et le Quatuor Koeckert (1965!), qui allient un jeu sensible et un grand sens des coloris : ils méritent l'attention (DG). Peu connue, la version des talentueux Youri Egorov et du Quatuor Orlando (Etcetera, 1987) offre une vision en demi-teinte loin d'être déplaisante : elle pourrait faire office de joker... C'est également le cas avec Martin Helmchen, dont le clavier si chantant est d'une grande probité, bien entouré par Christian Tetzlaff, Antoine Tamestit, Marie-Elisabeth Hecker et Alois Posch (Pentatone, 2008). Quant à Christian Zacharias avec le Quatuor de Leipzig, ils subjuguent immédiatement par l'évidence des contrastes, le sens du naturel : à retenir en priorité! (MDG, 1998). De belles confrontations en perspective.

Les huit versions

Extraite d'un coffret hommage de 10 CD rassemblant des documents radio, cette Truite nous permet de retrouver Youri Egorov, disparu prématurément à trente-quatre ans. Si AT apprécie "la sonorité discrète, voire feutrée " de l'ensemble, " ce piano gras, contrastant avec des cordes vives et musclées " (celles du Quatuor Orlando), il regrette cependant le manque d'enjeu de cette version " propre " ­ et " sans ampleur ", renchérit PD. Au fil de l'écoute, les auditeurs notent une baisse de tension assez rédhibitoire et même des "minauderies" (FM, JB). En conclusion, " inutile de se jeter à l'eau " (PD) pour cette Truite " qui n'a rien d'arc-en-ciel ".Si Christoph Eschenbach séduit par un jeu à la fois rustique et naturel, AT trouve que le rythme de barcarolle du " Thème et Variations " fait plutôt songer " à du Brahms, mais sans les couleurs ". PD file la métaphore piscicole en parlant d'une truite " séchée avant d'être fumée ", et même de " sardine en boîte " pour ce même quatrième mouvement. Plus nuancé, FM y trouve du " théâtre ", tandis que JB apprécie malgré tout le jeu du Quatuor Koeckert. En résumé, c'est de la musique bien jouée, mais les interprètes se sont trompés de style à varier les climats sans suivre une ligne bien définie.

Chez Emil Gilels et le Quatuor Amadeus, JB admire les " couleurs bien fruitées et le vibrato généreux ", auxquels lui et FM sont sensibles. Ce piano " enjôleur " (FM) et " contrasté " (AT) laisse PD de marbre, qui lâche : " voici une truite d'élevage, paralysée des nageoires ". Si les autres auditeurs s'accordent pour apprécier le jeu du piano, en revanche, ce sont les cordes qui posent problème, portant leur âge respectable : on ne joue plus Schubert ainsi aujourd'hui. Une version trop viennoise, comme " poudrée " (FM), mais qui demeure attachante, malgré ses tonalités passablement surannées.

L'album le plus récent, celui de Jean-Marc Luisada avec le Quatuor Modigliani, séduit PD qui y voit " clarté et jeunesse " ; " une truite au naturel ", ironise-t-il, avec " du mystère, de l'allant ". Un avis que ne partage pas JB, qui reste froid face au " prosaïsme " des cordes et au jeu " perlé " du pianiste. AT y trouve du " rythme ", des " individualités " et un " cadre sonore idéal ", gages de qualité dans cette partition ; mais il juge le finale " banal "...

Helmchen divise

FM, lui, y entend " du beau son " mais pour lui, les cordes n'arrivent pas "au niveau du piano", sauf dans la lenteur élégiaque de l'" Andante ". Bien homogènes dans les trois premiers mouvements, les interprètes relâchent la tension par l'atmosphère quasi lascive qu'ils expriment dans le " Thème et Variations " et un finale sans caractère. Cette version pleine de jeunesse mais imparfaite ne fait donc pas l'unanimité.

Fervent schubertien, Martin Helmchen s'est entouré de non moins prestigieux collègues : Christian Tetzlaff, Antoine Tamestit, Marie-Elisabeth Hecker et Alois Posch. Le résultat, plutôt " chantant " (FM et PD), séduit par son sérieux et ses " moments de grâce " (PD), ce qui lui confère un caractère " profondément schubertien " (FM), malgré un " Allegro " initial " sans mystère " (JB). Mais Helmchen divise sur le fond : si pour FM " la tension retombe finalement après chaque début de mouvement ", AT, lui, y apprécie " les différents plans sonores " ainsi que ce piano " décidé " et ces cordes " expressionnistes ", faisant remarquer que, malgré le " Thème " plus que " prudent " du quatrième mouvement, les " Variations " qui suivent sont belles " dans le contraste et l'animation ". JB apporte une conclusion qui met les auditeurs d'accord : pour lui," il manque quelque chose " à cette interprétation pour être pleinement satisfaisante.

Zacharias : évident

Par rapport à la précédente, la version " beethovénienne " (AT) d'Alfred Brendel entouré de Thomas Zehetmair, Tabea Zimmermann, Richard Duven et Peter Riegelbauer ne manque pas d'allure. JB est sensible à ce style " pathétique à défaut d'être gracieux " et les auditeurs sont captivés par ce piano hyperlyrique, " d'une tonicité exemplaire" (FM) et "qui ne cesse d'avancer " (AT). Il y a là " une autorité, un souffle, une histoire que l'on nous raconte " pour AT, rejoint par PD, en admiration devant la " douceur des ondulations aux cordes ". Si FM regrette que le violon ne soit pas aussi caractérisé que le piano, cette interprétation est néanmoins applaudie pour le dialogue fourni des cinq partenaires. Pour AT, " voilà au moins une version qui ne dansotte pas ! "...

Avec Elisabeth Leonskaja, les membres du Quatuor Alban Berg et le contrebassiste Georg Hörtnagel, on passe à une autre dimension, beaucoup plus majestueuse ­ " quasi Alla zingarese ! " s'exclame JB. C'est " du muscle " pour PD, qui renchérit : " enfin une truite qui ondoie dans un torrent, pas un poisson rouge dans un bocal ! "... Cette interprétation est pleine de vie, d'allégresse et de " relief " (AT), avec cependant un léger bémol pour un fondu chambriste un peu forcé et un brin " démonstratif " (FM), " qui manque légèrement de relief " (AT). Mais la qualité d'ensemble et la vitalité de cette interprétation forcent l'attention des auditeurs. Elisabeth Leonskaja et ses partenaires donnent à entendre une " ampleur symphonique " (PD) où la beauté sonore est cultivée par chaque instrumentiste. Ils savent déployer à chaque instant une harmonie et un sens de la mesure exceptionnels. Voici bien une truite des plus vigoureuses ! Ourlée de " coloris mozartiens " (PD) ­ ce qui n'a rien de désobligeant dans cette oeuvre d'un jeune Schubert encore empli de sérénité ­, la version signée par Christian Zacharias et le Quatuor de Leipzig est incontestablement la plus lyrique de toutes. Parcourue de bout en bout par une évidence naturelle, elle est " l'essence même du chant " (FM) chère à Schubert. La succulence de ses sonorités variées, " la fluidité de ses pleins et de ses déliés " (JB) ajoutée à l'esprit du théâtre qui l'anime ont conquis l'ensemble des auditeurs. Le mot " pulsation " revient à plusieurs reprises, notamment chez AT, ce qui atteste d'" un sens infaillible de la forme " et d'une vie de vrais " personnages ". On tient là une version d'une noblesse incomparable, authentiquement dramatique et pure.

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