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le « Concerto pour violon n° 1 » de Bach


avril 2013 - par Philippe Venturini - Article paru dans le N°151 de Classica


Ici aussi, Bach a été salutairement « dépoussiéré » par les baroqueux. Mais il ne suffit pas que l’orchestre soit allégé et le violon dansant : les deux doivent dialoguer dans cette œuvre qui reprend la forme du concerto de Vivaldi.

On s'explique difficilement pourquoi la plupart des violonistes nés dans les années 1880-1890 ont préféré graver le Concerto n° 2 BWV 1042 ou le n° 3 pour deux violons BWV 1043. Il faut alors attendre les premiers témoignages de Bronislaw Huberman (Dobrowen, 1934) et de Yehudi Menuhin (Enesco, 1936) pour disposer du Concerto n° 1 BWV 1041 qui nous occupe. Les limites de la prise de son et le poids de l'accompagnement ne peuvent cependant leur concéder qu'un rôle de document. Après la guerre, l'industrie du disque redémarre et convoque tous les grands archets du moment. Certains profitent ainsi de l'évolution techni­que pour additionner leurs passages en studio. Szymon Goldberg fait ainsi coup double (Susskind, 1951 ; Goldberg, 1957) suivi par Wolfgang Schneiderhan (Baumgartner, 1957 ; Atzmon, 1967) et David Oïstrakh (Barchaï, 1959 ; Oïstrakh, 1962). Nathan Milstein (Golschmann, 1954 ; Blech, 1956 ; Milstein, 1965) et Arthur Grumiaux (Guller, 1955 ; Leppard, 1956 ; Gérecz, 1978) les dépassent alors qu'Isaac Stern aligne cinq prises (Scherman, 1949 ; Casals, 1950 ; Ormandy, 1955 ; Stern, 1966 ; Schnei­der, 1976). N'oublions pas Jasha Heifetz (Wallenstein, 1953), Walter Barylli (Scherchen, 1954), à nouveau Yehudi Menuhin qui dirige (1958), Erica Morini (Harsanyi, 1965). Malgré les qualités manifestes de certains solistes - Goldberg, Stern et Grumiaux notamment -, ces interprétations pâtissent le plus souvent d'un soutien orchestral massif et monochrome. Dans les années 1960 et 1970, pas de changement esthétique notable : Jaime Laredo (Munch, RCA, 1960), Steven Staryk (Haitink, Philips, 1961) et Christian Ferras (Karajan, DG, 1966) sont roman­ti­ques et épais, Zino Francescatti (Baumgartner, DG, 1971) atone et lent, Karl Suske plombé par un Orchestre de Leipzig éléphantesque (Masur, Berlin Classics, 1978). Les ensembles de chambre n'empêchent pas un legato gluant ou une indif­fé­rence policée : Roberto Michelucci (I Musici, Philips, 1958), Itzhak Perlman (Barenboim, EMI, 1974), Salvatore Accardo (Philips, 1975), Oscar Shumsky (Nimbus, 1984), Pinchas Zukerman (Sony, 1992), Dmitri Sitkovetsky (Novalis). Faut-il désespérer ? Pas totalement. On peut garder une tendresse pour le classicisme lumineux de Josef Suk (Smetacek, Supraphon, 1966) et la sobriété d'Henryk Szeryng qui ne laisse pas moins de dix versions de studio et de concert entre 1951 (Bouillon, Pasdeloup) et 1985 (Segal, Lausanne), parmi lesquelles nous retenons celle de 1976 avec Marriner (Philips).
C'est Nikolaus Harnoncourt, son épouse la violoniste Alice Harnoncourt et le Concentus Musicus qui viendront apporter du nouveau en 1967 (Teldec), trois ans après des Concertos brandebourgeois très expérimentaux. Désormais, les " baroqueux " et leurs instruments d'époque partiront à la conquête de ce trésor avec des fortunes diverses. Après Eduard Melkus (Archiv, 1970), totalement dépassé, suivent Sigiswald Kuijken (DHM, 1981) et Jaap Schröder (Hogwood, Decca, 1981), vite essoufflés, tandis que Simon Standage (Pinnock, Archiv, 1982 ; puis Collegium Musicum 90, Chandos, 1995), plus séduisant de son, manque d'intensité. Catherine Mackintosh (Hyperion, 1989) ne creuse pas assez le texte, Elisabeth Wallfisch (Virgin, 1990) oublie de chanter alors qu'Andrew Manze (Harmonia Mundi, 1996) sacrifie la stabilité des phrasés et la clarté des lignes. Seule Monica Huggett s'épanouit sur le podium du soliste, d'abord avec Koopman (Erato, 1985) puis avec l'ensemble minimaliste (un instrument par partie) Sonnerie (Gaudeamus, 2005). La génération suivante offre souvent des lec­tures enthousiasmantes : Aman­dine Beyer et Gli Incogniti (ZZT, 2007), Pablo Valetti et Café Zimmermann (Alpha, 2008), Rachel Podger et le Brecon Baroque (Channel Classics, 2010). Souvent mais pas toujours. Ursula Bundies et Alta Ripa (MDG, 1998) ne font pas longtemps illusion et l'équipe japonaise réunie autour de Ryo Tera­kado (Suzuki, Bis, 1999) glis­se à la surface des notes. L'unique alternative, imparfaite (traits approximatifs, justes­se aléatoire) mais diablement in- téressante, est signée Gunar Letzbor et son ensemble Ars Antiqua Austria (Symphonia, 1994).

Mutter impassible

Bousculés par ce Bach plus svelte, plus incisif, plus dansant et plus polyphonique, les violonistes " traditionnels " relisent alors leur partition d'un œil neuf. Gidon Kremer (Marriner, Philips, 1980) était sans conteste le plus apte à relever le défi mais il s'égare dans une course à la montre désordon­née. Ce ne sont pas Anne-Sophie Mut­ter (EMI, 1982 puis DG, 2007), impassible, ni Nigel Kennedy (EMI, 2000), banal, qui vont chan­ger la don­ne. La jeune génération - Hilary Hahn (DG, 2003) et Julia Fischer (Decca, 2008) - déçoit tout autant par sa fadeur. Viktoria Mullova et son ensemble (Philips, 1995) ont en revanche des idées mais peinent à les réaliser. On peut également oublier Otto Büchner (Zartner, Denon), Chris­toph Poppen (Hänssler, 1999) et même Kolja Blacher (Naxos, 1998). Daniel Hope, accompagné de l'Orchestre de chambre d'Europe (Warner Clas­sics, 2005), se démarque nettement et a su réaliser une synthèse intéressante. Il figurera dans la compétition, tout comme Thomas Zehetmair (Berlin Classics, 1994), toujours inventif, subjectif et surprenant.

Les huit versions

L'aîné de cette confrontation, Henryk Szeryng, doit vite s'incliner. Malgré son " legato rêveur " (ET), son " expression noble et jamais sentimentale " (JB), " sa volonté de donner du relief " (PV), il doit composer avec un orchestre et un chef sans nuances " qui ne savent que faire de cette musique " (BD). On ne peut décidément plus écouter Bach ainsi. Manifestement informé du dépoussiérage des baroqueux, Daniel Hope, accompagné de l'Orchestre de chambre d'Europe, veut lui aussi capter l'attention. L'imagination du violoniste est appréciée par BD et ET, mais ce dernier lui reproche de " ne pas "mordre" davantage la corde et les notes " alors que JB reste perplexe. Au fur et à mesure des mouvements, le style trop volontaire et axé sur le détail finit par lasser. " La ligne est oubliée ", regrettent BD, ET et PV tandis que JB déplore des " traits savonnés " dans le finale et une " respiration oppressée ".
Bien accueilli au moment de sa parution, le disque d'Amandine Beyer et Gli Incogniti déçoit assez rapidement et suscite des commentaires de la même encre. La jeune violoniste et son quintette à cordes d'instruments anciens (plus un clavecin) convainquent au premier abord par une " allure décidée, presque combative " (PV), mais ET et JB constatent un déséquilibre entre un " continuo suractif et un violon sans densité ", voire " dur de son " (BD) et " pénible " (JB). La pugnacité de ces jeunes musiciens finit à terme par se retourner contre eux.
Avec un effectif identique d'un instrument par partie, Rachel Podger et le Brecon Baroque nous mènent vers un tout autre univers, plus feutré et plus en demi-teintes. Cette " modestie " (BD) passe parfois pour une sagesse excessive (JB), voire un " manque de panache " (ET) dans le premier mouvement, mais elle se transforme en " feu follet " (JB) et en " animation permanente " (BD) sans jamais sombrer dans l'" agitation vaine " (PV) dans le finale. Si elle ne révolutionne rien, cette version se distingue toutefois par son équilibre souverain. Mais elle pourra toutefois paraître un peu trop tranquille.
Contrairement à ce que l'on pourrait attendre, Alice Harnoncourt sous la direction de son mari Nikolaus Harnoncourt ne bouscule pas les habitudes. Les tempos demeurent sereins et les phrasés plutôt amples, presque symphoniques. JB y entend même de l'" opulence sonore " et ET " une humilité quasi religieuse ". BD et PV constatent que la soliste " ne prend jamais la pose [et] dialogue sans cesse avec l'orchestre ", comme dans une cantate. La virtuosité d'Alice Harnoncourt est parfois mise à mal, malgré des tempos " accordés à ses possibilités " (ET). Il n'empêche, l'" Andante " convainc l'assemblée pour sa ferveur quasi mystique. Ici, Bach nous parle et nous l'écoutons bien volontiers. Enfin !

Valetti lumineux

Thomas Zehetmair est bel et bien le seul violoniste " classique " à sortir du lot. S'il déroute, voire agace au début ," à force de vouloir surprendre, de trop jouer avec la dynamique et les accents " (ET), " de privilégier le détail sur l'ensemble " (JB) ou " de manquer de simplicité " (BD), il emporte l'adhésion dans un finale " d'un élan continu " (PV), " dansant " (JB), " improvisé par un jazzman " (ET et BD). L'entente avec les Amsterdamse Bach Solisten et leurs instruments modernes relève de l'exemple : les musiciens répondent du tac au tac aux nombreuses injonctions et fulgurances de Zehetmair.C'est également avec un ensemble amstellodamois, l'Amsterdam Baroque Orchestra de Ton Kooopman, que Monica Huggett enregistre les trois concertos pour violon de Bach. Considéré depuis sa parution comme un modèle de justesse et de beauté sonore, cet enregistrement a été préféré à la seconde version réalisée avec l'ensemble de poche britannique Sonnerie, l'archet de la violoniste s'y montrant plus habile et mieux déployé. Le disque tient toutes ses promesses et est accueilli d'emblée très favorablement. ET y perçoit une " dynamique de la danse " et JB une " forte conception structurelle dans laquelle s'épanouissent les phrases ". BD, quant à lui, s'enthousiasme pour la " justesse du tempo, des couleurs et du rapport soliste-orchestre " tandis que PV admire de son côté " la pureté des lignes et l'expressivité solaire du violon ".
Cette version, fortement plébiscitée, doit cependant céder la première place à Pablo Valetti et à l'ensemble Café Zimmermann - qu'il a cofondé -, adeptes eux aussi des instruments anciens réunis en effectif minimal. Le " jeu dynamique des questions et des réponses " remarqué par BD fait presque l'unanimité. PV perçoit " une volonté de toujours aller de l'avant comme pour relever un défi, pour soutenir un combat " et ET souligne un style " conquérant ", toujours soutenu par l'orchestre, même si JB se demande s'il est " nécessaire de jouer si vite ". Nécessaire, peut-être pas, mais efficace quand on en a les moyens, sans aucun doute. La virtuosité du soliste et de ses partenaires finit par vite griser les auditeurs dans un finale " qui n'essouffle pas et dispense une joie communicative " (ET), " bondissant " (JB) et " lumineux ". Mais il ne faudra pas circonscrire cette interprétation radieuse au seul domaine de la griserie instrumentale. Le mouvement lent émeut par son " lyrisme sobre " (BD et PV) et son " abondance de couleurs, malgré une matière plutôt austère " (ET). Une sorte de quadrature du cercle. Bach ne méritait pas moins.

LE BILAN

1. Pablo Valetti
Alpha
2008

2. Monica Huggett
Erato
1985

3. Thomas Zehetmair
Berlin Classics
1994

4. Alice Harnoncourt
Teldec
1967

5. Rachel Podger
Channel Classics
2010

6. Amandine Beyer Zig-Zag
Territoires
2007

7. Daniel Hope
WARNER
2005

8. Henryk Szeryng
Philips
1976

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