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Concerto pour violon de Jean Sibelius


novembre 2010 - par Bertrand Dermoncourt - Article paru dans le N°127 de Classica


Le « Concerto pour violon » de Sibelius est une des plus belles pages jamais écrites pour l’instrument. Depuis que le compositeur finlandais est sorti du purgatoire, les versions se bousculent. Mais même les plus grands ne sont pas forcément à la hauteur.

Etrange destin que celui de l'unique concer­to de Jean Sibelius ! Une première version de l'œuvre, créée en 1904, fut éreintée. Le compositeur présenta un an et demi plus tard une partition révisée, qui depuis s'est imposée. Mais lentement. Le premier enregistrement ne fut réalisé que bien des années plus tard, en 1935... C'est dans les années 1960 que le Concerto op. 47 est enfin devenu une pièce majeure du répertoire, tout en restant bien à part, à cheval entre le romantisme et la modernité. Aujourd'hui, tout le monde veut l'enregistrer : nous en avons ainsi dénombré près de cent versions différentes !

Les historiques

À tout seigneur tout honneur, c'est Jascha Heifetz, accompagné par Thomas Beecham, qui réalisa le premier enregistrement discographique (EMI). On peut détester ou adorer cette " performance " du grand violoniste, réitérée en 1951 puis 1954 (RCA). Henryk Szeryng fut également récidiviste (1951, 1965, 1978), mais il ne s'imposa pas, contrairement à Ginette Neveu, dont le disque de 1945 (EMI, et de nombreux autres repiquages) n'a jamais cessé d'être une référence. Deux autres pion­niers oubliés, Georg Kulenkampff et Anja Ignatius (les deux captés en 1943), nous reviendront sans doute un jour. Parmi ces versions " histori­ques ", il faudrait également connaître les prestations brillantes d'Ivry Gitlis (Vox 1957, de préférence à Doron 1978), celle, perfectible mais très sensible, de Yehudi Menuhin (EMI, 1955) et la lumière incomparable d'Ida Haendel, qui a laissé de nombreux témoignages des années 1950 à 90 (notamment chez EMI). Les Russes, quant à eux, proposent un Sibelius différent, volontiers passionné : on citera notamment Julian Sitkovetski, Michael Vaiman, et bien sûr David Oïstrakh (1954 à deux reprises, 1959, 1965 et 1966). Le " roi David ", c'est l'intensité du chant, un archet d'une incomparable fermeté, une sonorité vibrante, sans égale. Des cinq versions, celle enregistrée avec le Grand Orchestre symphonique de la Radio d'URSS et Guennadi Rojdestvenski (Melodiya) s'impose comme " la " grande version historique à connaître : nous la gardons bien évidemment pour notre écoute en aveugle. Regrettons, pour conclure sur les " anciens ", l'absence de versions signées Mischa Elman, Arthur Grumiaux, Leonid Kogan, Nathan Milstein ou encore Joseph Szigeti...

Les stars

Après ces pionniers, tout le mon­de a donné " son " Concerto de Sibelius, notamment Isaac Stern (Sony), Zino Francescatti (Sony) ou Itzhak Perlman (RCA puis EMI) : autant de versions virtuo­ses mais sans profondeur. Plus exhibitionnistes encore, Joshua Bell (Sony) et Maxim Vengerov (Teldec) sont à écarter sans regret. Dans un genre très dramatique, nous préférons deux autres versions qui nous semblent plus intéressantes : Anne-Sophie Mutter (DG) et Nigel Kennedy (EMI), re­connues pour leur lyrisme incandescent, un élan irrésistible... ou énervant ! L'écoute tranchera.
De nombreuses stars restent en deçà des défis de cette partition difficile. Gidon Kremer (RCA puis EMI), Kyung-Wha Chung (Decca), Shlomo Mintz (DG), Thomas Zehetmair (Teldec) ou Viktoria Mullova (Philips) pèchent par froideur ou dureté. Rayonnants, Gil Shaham (DG), Sergeï Khachatryan (Naive), Pierre Amoyal (Erato), Julian Rachlin (Sony) et Salvatore Accardo (Philips) sont dévalorisés par un accompagnement pataud ou en retrait. Ce n'est bien sûr pas le cas de Christian Ferras (DG, 1965), avec le Karajan des grandes années berlinoises : il est sans hésiter parmi nos " finalistes ".
Et la plus jeune génération ? Elle est très bien représentée : tous les grands espoirs du moment (ou presque : manque à l'appel une Julia Fischer) se sont mesurés à Sibelius. Midori (Sony), Sarah Chang (EMI), Boris Belkin (Decca), Ilya Gringolts (DG), Leila Josefowicz (Philips), Marie Scheuble (Arion), Akiko Suwanai (Philips), Katrin Scholz (Berlin), Vilde Frang (EMI) ou Lisa Batiashvili (Sony) retombent, à des degrés certes divers, dans les erreurs de leurs aînés. La concentration d'Hilary Hahn (DG), l'autorité de Vadim Repin (Erato) nous ont impressionnés. Ils se retrouveront parmi les " huit ".

Les " spécialistes "

Depuis les années 1970, de nombreux disques prétendent combler les amateurs de Sibelius, avec un soliste " spécialiste " et un chef ad hoc, souvent finlandais. Mais Miriam Fried/Okko Kamu (Finlandia), Joseph Swensen/Jukka-Pekka Saraste (RCA), Silvia Marcovici/Neeme Järvi (Bis), Dylana Jenson/Eugene Ormandy (RCA), Christian Tetzlaff/Thomas Dausgaard (Virgin) ne peuvent servir de grande référence. La version Leonidas Kavakos/Osmo Vänskä (Bis) reste passionnante car elle présente les deux versions (1904 et 1905) du Concerto. Celle de Frank Peter Zimmermann et John Storgards (Ondine, une première version du violoniste chez EMI était bien plus plate), " Choc " le mois dernier, aurait pu être retenue. Mais nous avons préféré proposer deux enregistrements d'une grande ­pureté stylistique, ceux de Pekka Kuusisto/Leif Segerstam (Ondine, 1996) et de Cho-Liang Lin/Esa-Pekka Salonen (Sony, 1987).

LES HUIT VERSIONS

La version Mutter/Previn est d'emblée violemment rejetée par tous les protagonistes. " Trafiquée " pour BD, " laborieuse et vulgaire " (FM), " artificielle " (PV) : autant de qualificatifs très négatifs. La violoniste allemande a les moyens de ses idées, mais celles-ci sont trop nombreuses et la mul­tiplication des intentions ne fait pas une interprétation cohérente. Ce disque, qui possède de nombreux supporters (notamment à Classica : Xavier Rey et Éric Taver !), nous a laissés de marbre, d'autant que l'accompagnement nous est apparu comme le plus épais de la confrontation. À réécouter, dans d'autres dispositions.
PV et FM n'ont pas plus aimé, pour des raisons similaires, la version Kennedy/Rattle. Pour PV, " le violoniste force constamment le trait sans raison " dans une interprétation qui " déborde d'effets inutiles ". FM ajoute que " ce n'est pas toujours très propre " et que l'orchestre de Birmingham " son­ne bien mal, avec des cordes laides, des vents poussifs et des cuivres braillards ". BD sera le seul à défendre cette version, selon lui " engagée ", " sur le fil ", et finalement " émouvante " malgré ses excès.
Changement de décor avec Hahn/ Salonen, qui nous divisent à nouveau. Cette fois, FM est enthousiaste, notamment dans le premier mouvement. Il aime " l'espace sonore, la finesse et l'expressivité " de l'orchestre, le sérieux de la soliste, sa " justesse absolue ", sa " saine virtuosité " dans le finale. BD est un peu déçu au fil de l'écoute par cette version " euphonique " mais " trop sage, métrique ", manquant selon lui de " couleurs et de varié­té ". PV est plus radical : " Ces artistes n'ont rien à dire ! " clame-t-il dès le premier mouvement. Le finale, aux " fins de phrases négligées ", est par ailleurs jugé " purement démonstratif " par BD et PV. Alors, rigoureux ou superficiel ? Dur de conclure à propos d'un disque... si controversé.
Les versions suivantes ont été tout aussi discutées mais constamment appréciées, et ainsi difficiles à départager. Vadim Repin et Emma­nuel Krivine sont très appréciés par BD dans le premier mouvement : " Voilà du grand style, l'évidence même ! " Il apprécie particulièrement le " chant pudique, lyrique et dense " de Repin, " bien projeté " et magnifié par une prise son " idéalement équilibrée ". PV partage son avis, en soulignant le climat " juste ", les " grands horizons désolés " ouverts par Repin et Krivine. Malheureusement, cette " maîtrise impressionnante " (FM), " distante mais éloquente " (PV), se mue en " indifférence " (FM) dans les deux derniers mouvements, moins appréciés. Néanmoins, une belle référence moderne.
Sans les réserves assez fortes de FM, Kuusisto/Segerstam auraient pu figurer plus haut encore dans le classement. Il est vrai que cette version se situe très à part dans la discographie. Ici, on touche " le mystère, l'ambiguïté, les demi-teintes " (PV). La sonori­té du violon est " pure, claire " et en même temps " très nourrie " pour BD, qui apprécie également " la tenue de la ligne mélodique ", qui lui semble " infinie ". Le second mouvement, " doucement lyrique " (BD), et le finale, " magistralement phrasé " (PV), finissent de convaincre les deux auditeurs, également impressionnés par la fusion du soliste dans l'orchestre de Segerstam. Le hic pour FM ? Un manque cruel d'" intensité ". Résultat ? " Ennuyeux, appliqué. " À vous de tenter l'expérience et de juger.
Ferras et Karajan, bien identifiés, occupent eux aussi une place à part dans cette discographie décidément très riche. Avec " un violoniste lové dans l'orchestre ", une direction " d'une grandeur unique " (BD), un " orchestre puissant, aux réserves infinies ", cette version est la plus romantique de toutes. PV admire sa " beauté apollinienne ", un violon " merveilleux de ton, de pureté, de lumière ". FM trouve tout de même ces belles atmosphères " un peu hors sujet " et " plus proches de Brahms ou Bruch " que de Sibelius.
David Oïstrakh est encore plus impressionnant. " Pugnace, intense, irrésistible " pour PV, " d'un lyrisme très concentré, rapsodique ", selon BD. Tout simplement " bouleversant " (FM). D'un tempo très vif, cette interprétation emporte tout sur son passage et dégage un sentiment de " mélancolie " (PV) très... " russe " (FM) ! L'orchestre de Rojdestvenski assume lui aussi cette subjectivité, la prise de son est âgée mais digne. " Comment résister ? " conclut dès lors PV. Effectivement...Ce sont finalement Cho-Liang Lin et Esa-Pekka Salonen qui s'imposent comme la grande référence moderne de l'œuvre. " Miraculeuse " dès la première note pour BD, cette version réunit tous les suffrages et toutes les qualités. Jusqu'aux plus contradictoires. Elle est à la fois " claire et engagée " (BD), " sobre et brillante " (PV), " sophistiquée et évidente " (FM). La maîtrise de la technique et des sonorités est éblouissante mais ne tourne jamais à la démonstration. " Poétique, engagé ", toujours " fin et racé ", le violoniste américain suscite une admiration sans réserve. Esa-Pekka Salonen également. Pour la première des quatre versions qu'il a enregistrées, le chef finlandais est particulièrement convaincant, préservant tous les mystères de l'œuvre sans rien cacher de sa riche orchestration. Dire beaucoup sans se livrer jamais complètement, n'est-ce pas justement le secret des grands artistes ?

LE BILAN

1. Lin/Salonen
Sony 5081912
1987

2. Oïstrakh/Rojdestvenski
Melodiya 74321 34178 2
1965

3. Ferras/Karajan
DG 469 202-2
1965

4. Kuusisto/Segerstam
Ondine ODE 878-2
1996

5. Repin/ Krivine
Erato 0927-49553-2
1996

6. Hahn/Salonen
DG 477 734-6
1983

7. Kennedy/Rattle
EMI 5 45592 2
1986

8. Mutter/Previn
DG 447 895-2
2000

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